Le "carrefour centrafricain" de la métallurgie du fer en Afrique
Anthropologue, Professeur, Centre d'Etudes des Mondes africains (CEMAf Aix, UMR 8171), Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme, Aix-en-Provence, France.
Résumé :
L’archéologie et l’anthropologie des cultures matérielles permettent de faire, aujourd’hui, un bilan des connaissances sur la métallurgie du fer dans l’espace centrafricain. La métallurgie est associée à la formation de sociétés à stratification complexe. Elle entraîne le dynamisation des échanges de produits et des savoir-faire. Le bilan portera donc sur la constitution des sociétés à métallurgistes à diverses époques, mais aussi sur le comparatisme qui permet seul de comprendre les formes d’organisation technique et sociale.


La métallurgie du fer nous permet de porter de nouveaux regards sur le patrimoine ancien de l'Afrique ainsi que sur les sociétés africaines du passé et du présent. Les recherches contemporaines sur les métallurgies africaines permettent de réviser la connaissance de l’Afrique à l’appui d’une fructueuse collaboration entre anthropologues, archéologues et historiens. Une telle collaboration s’illustre particulièrement sur le terrain centrafricain.
La Centrafrique s’illustre par l’ancienneté sinon même l’antiquité de la métallurgie du fer. La notion de « carrefour centrafricain » qui a été employée par plusieurs études antérieures (Kalck, 1974; Prioul, 1981, Martinelli, 2007), s’impose ici comme une hypothèse des plus convaincantes. La métallurgie du fer ne peut se développer que dans un tissu de relations intersociétales d’échelles et de densités variables selon les périodes. Ces relations conditionnent la circulation des savoir-faire complexes nécessaires à la réalisation et à l’évolution de l’activité métallurgique.
Sous l’angle de la métallurgie, la Centrafrique se situe entre deux régions dans lesquelles ont été obtenues des datations au milieu du 2e millénaire avant J.C. : le Congo et le Burundi. La récente publication des datations de sites de réduction d’Ôboui, près de Bouar (E. Zangato (2007) apporte une confirmation à l’hypothèse selon laquelle l’espace centrafricain occupe une position stratégique dans l’histoire ancienne de l’Afrique centrale. Avec une métallurgie du fer datée à 2100 à 1900 av. J.C. (en âge calibré), le Nord-Ouest de la Centrafrique propose certaines des datations les plus hautes connues à ce jour pour les civilisations métallurgiques d’Afrique sub-saharienne.
 


Planche 1 : Chronologie de l’expansion métallurgique du début du 2ème millénaire à la fin du 1er millénaire avant notre ère. (Cartes : B. Martinelli)

 
Les hypothèses de diffusion de la métallurgie du fer permettent de questionner celles des peuplements bantous et oubanguiens entre les foyers du Cameroun central et occidental (Essomba, 1992) et la région des Grands-Lacs (Van Grunderbeek, 1992 ; Wiessmuller, 1996 & 1997 ; Schmidt & Avery, 1978). Les connaissances actuelles sur la répartition chronologique de la métallurgie du fer confirment l’existence de corrélations entre les techniques d’intervention sur le milieu au moyen d’instruments métalliques (haches, houes, herminettes) et les dynamiques de population, de mutations des sociétés et d’échanges. La diffusion de la métallurgie se fonde sur l’existence de « chaînes de sociétés »[1] réparties tout le long de l’arc oubanguien (Zigba, 1995). Ces corrélations exigeront, dans l’avenir, de mieux connaître les processus circulatoires humains à travers les complexités d’interactions sociétales plutôt que sous l’angle des grands déplacements directionnels qui avaient été initialement envisagés.
 
 

Planche 2 : Hypothèse de dynamiques de peuplement oubanguiens et bantous à la périphérie de la forêt humide, du 5e au 2e millénaire av. J.C. / Source: J.L. Newman, 1995, The peopling of Africa – a Geographic interpretation, p. 141.

 
La métallurgie du fer a subsisté presque partout jusqu’au XXe siècle et, dans certaines régions, elle a atteint un niveau de production proto-industrielle. Telle est certainement la situation illustrée par le site de Pendere Sengue, situé dans la périphérie Nord de Bangui. Les fouilles de Pendere Sengue, menées en 2003 par J.P. Ndanga (Ndanga, 2005) et l’équipe du CURDHACA (article de B. Simiti dans le présent numéro), ont dévoilé l’existence d’un système de production métallurgique daté du 4ème au 6ème siècle de notre ère. Elles démontrent l’existence d’un système complexe de production à destination d’une implantation humaine à forte densité et probablement à stratification sociale complexe, dans une région qui s’est dépeuplée par la suite. Pendere Sengue n’est que l’un des sites d’un ensemble de localisations métallurgiques qui couvre l’aire de l’actuelle agglomération de Bangui. Il avait cessé d’exister (depuis combien de temps ?) à l’arrivée des européens dans cette région.
La technologie du fer se caractérise par la complexité des savoir-faire et des processus qu’elle exige, tout particulièrement pour transformer le minerai en métal au moyen de fours de réduction. Cette technologie est indissociable de conditions sociales favorables à l’émergence et la structuration d’artisanats de types variables (permanents, saisonniers, sédentaires, itinérants). La métallurgie peut s’installer et se développer n’importe où mais elle exige la maîtrise de ressources minérales et forestières. Dès lors qu’elle se met en place, en Afrique comme ailleurs dans le monde, elle est un facteur essentiel d’évolution et de transformation des sociétés. Elle est souvent associée à la formation de sociétés à stratification complexe ne serait-ce qu’à cause de l’entretien des groupes de métallurgistes et des échanges des produits de leur activité. La métallurgie entraîne le dynamisation des échanges de produits et de savoir-faire à l’intérieur comme à l’extérieur de chaque société. Dans le passé ancien ou proche, jusqu’au début du XXe siècle, elle a suscité la mobilité des hommes à l’échelle des régions ouvertes, telle que le bassin oubanguien, mais aussi à l’échelle de l’Afrique sub-saharienne suivant des voies que nous connaissons encore très mal.
Les hommes qui sont (ou ont été) porteurs de cette activité sont détenteurs d’une culture qui les distingue. La culture des métallurgistes de fonde sur des connaissances, des croyances, des statuts sociaux, des systèmes de valeurs spécifiques. Sans idéaliser les réalités anciennes, il convient de relever que ces valeurs sont souvent marquées d’un esprit d’ouverture, d’indépendance et de pacification des relations sociales. C’est à la découverte de ce patrimoine qu’a invité l’exposition et la semaine culturelle « Le patrimoine du fer en Afrique – Le carrefour Centrafricain » de Bangui (de 23 février au 4 mars 2004) conjointement organisé par L’alliance française, le Musée National Barthélémy Boganda, l’université de Bangui, l’université d’Aix-Marseille1 et l’UNESCO. Les communications de cette manifestation constitue le présent numéro de la revue en ligne Anthropologie centre-africaine ». Peut-être sera-t-on surpris de voir employé le terme de « découverte ». Nous employons ce terme en toute conscience parce que les connaissances que nous présentons ont eu à combattre de puissantes objections, des scepticismes et bien souvent les préjugés les plus profondément enracinés. Ces préjugés ont longtemps récusé cette capacité d’innovation et de patrimonialisation technologique pour l'Afrique. Ils ont longtemps présenté les productions métallurgiques africaines comme des extensions des métallurgies du monde méditerranéen en application d’un modèle générale de diffusion à partir d’un centre de haute civilisation antique méditerranéenne à travers les relais qu’étaient supposés avoir constitué les civilisations nubiennes (en particulier Méroé) à l’Est et le Sahara au Nord et à l’Ouest.
La « découverte de la métallurgie du fer » c’est aussi la découverte d’un savoir-faire qui a donc traversé l’histoire de l'Afrique à très long terme. Jusqu’au XXe siècle et l’arrivée massive des matériaux industriels de récupération, ce savoir-faire ne s’est pas perdu malgré les bouleversements des sociétés et des Etats. Il en subsiste encore beaucoup de chose dans les techniques des forgerons contemporains qui utilisent les fers de récupération. Alors qu’on la désigne généralement comme moderne, la culture de la « récupération » est très ancienne en métallurgie africaine. Elle se fonde sur la forge des vieux fers usagés et la maîtrises des procédés de soudures entre fers et aciers différents. La forge qui fut installée dans l’espace de l’exposition avec le concours d’artisans de Bangui visait à prendre connaissance et conscience de ce patrimoine.
La transformation du minerai en métal implique la capitalisation de plusieurs domaines de connaissances. Elle exige ainsi une grande connaissance géologique, une maîtrise assurée des lois physico-chimiques qui règlent le processus technique de « réduction ». Il s’ait de données cognitives universelles, particulièrement contraignantes. La métallurgie du fer implique bien entendu la maîtrise des hautes températures de combustion qui rendent possible la séparation entre le fer et les différentes catégories de scories. Ces principes n’admettent ni la moindre hésitation ni le moindre tâtonnement. Longtemps, la recherche a été aveugle ou sourde à ces systèmes de connaissances techniques. Les chercheurs de toutes disciplines de sciences humaines portent leur part de responsabilité dans cette négligence. Il nous faut rattraper le temps perdu alors que les témoins vivants de cette métallurgie disparaissent un à un.
Qu’est-ce que les métallurgies du fer ont d’intéressant pour la connaissance de l'Afrique ? Le professeur Elikia Mbokolo, qui honorait de sa présence l’inauguration de cette exposition, proposait quelques jours auparavant, lors d’une conférence donnée à l’université de Bangui, de renouveler les recherches historiques pour comprendre la résistance des sociétés d’Afrique centrale aux crises et aux violences. Il suggérait de développer « l’histoire de la vie » des hommes et des sociétés : histoire de vie quotidienne, des modes d’existence sociale, histoire des activités de production et de consommation, histoire des savoir-faire essentiels et de leur transmission, histoire des expériences vécues. Les études pluridisciplinaires de métallurgie du fer en Afrique apportent leur contribution à cette attente. De la forge dépend en effet l’élaboration et la mise à disposition de toute la société d’objets de la vie quotidienne. Le fer n’a jamais seulement servi à la fabrication des armes pour l’armement des guerriers ou l’apparat des souverains. La métallurgie du fer a été indispensable aux grandes mutations de l’agriculture en milieu de savane comme de forêt. Ce fait se vérifie jusqu’à nos jours. Dans beaucoup de régions d’Afrique contemporaine, les forgerons ne sont plus assez nombreux pour répondre aux besoins locaux. Les agriculteurs se trouvent en grande difficulté pour renouveler leur matériel et réaliser leurs projets agricoles.
La compréhension de cette métallurgie diffusée dans toutes les parties de l’Afrique depuis de nombreux siècles, nous oblige à nous interroger sur la circulation à grande échelle des hommes et tout particulièrement de ceux qui sont porteurs des savoir du fer, de sa transformation et de son utilisation. C’est ce qu’a proposé l’UNESCO en mettant en œuvre un programme de recherches sur « Les routes du fer en Afrique » à la suite des conférences de Maputo en décembre 1991 et d’Abuja en février 1995. Une grande exposition a été organisée en 1999 à Paris, au Siège de l’UNESCO. Cette exposition a été transférée à Bangui pour l’exposition de 2004. Sous l’égide de l’UNESCO a été publié un ouvrage de synthèse : « Aux origines de la métallurgie du fer en Afrique, une ancienneté méconnue » (Bocoum ed., 2003) qui réunit les textes des principaux spécialistes de la question. La question du patrimoine, c’est à dire de la valorisation des connaissances actuelles en anthropologie, archéologie et histoire de la métallurgie, qui permettent de porter un nouveau regard sur le passé de l’Afrique, est au cœur de cette publication. Présenté au cours des conférences et de la table-ronde de l’exposition de Bangui 2004, cet ouvrage a fait l’objet d’abondantes discussions. L’exposition de Bangui s’inscrit ainsi dans la continuité de l’initiative scientifique de l’UNESCO.
Les études et documents présentés ici relèvent de l’anthropologie en tant qu’étude des sociétés vivantes et contemporaines. Elle s’intéresse au patrimoine en tant que choix culturel qui répond aux attentes de sens, de signification, d’explication, d’éducation mais aussi d’identité et de mémoire qui émanent des sociétés contemporaines. La politique du patrimoine doit savoir s’ajuster aux connaissances historiques et anthropologiques des sociétés[2].
Je ne voudrais pas terminer cette présentation sans évoquer l’émotion que nombre d’entre nous ressentons chaque fois que nous abordons un nouveau site métallurgique. J’en connais personnellement près de deux cents dans une dizaine de pays africains. C’est toujours la même émotion que la première fois lorsque, près de la ville de Bassar dans le Nord du Togo, je me laissais porter par la curiosité qu’un jeune homme avait su m’inspirer en me disant : « veux-tu voir les « maisons de fer » qui sont dans la brousse ? ». Après deux heures de marche, je me trouvais en présence d’un alignement de grands fourneaux au milieu des broussailles. Lorsque je demandai s’il était possible de faire une enquête, il me répondit : « bien sûr, ces maisons de fer appartiennent aux gens du village que l’on vient de traverser ». Ainsi débuta un intérêt scientifique pour la sidérurgie artisanale africaine qui compte déjà vingt-cinq années d’exercice et qui durera, je l’espère, quelques années encore. C’est une part de cette expérience que je souhaite faire partager avec les anthropologues, archéologues et historiens qui se sont associés pour cette publication. Cette contribution de la recherche au débat public sur le patrimoine au sein de la société centrafricaine contemporaine, est aussi ce qui motive le choix de publier les résultats de cette rencontre, dans la nouvelle « Revue Centre-Africaine d’Anthropologie» de l’université de Bangui, en ligne sur internet, afin de les proposer au public le plus large en Centrafrique, en Afrique centrale et au-delà de toute frontière.
 
 
Notes

[1] Nous empruntons l’expression à J.L. Amselle (1985).
[2] L’exposition de Bangui 2004, comme la présente publication des actes du colloque, est organisée dans le cadre d’un partenariat de recherche en anthropologie entre l’université de Bangui et l’université d’Aix-en-Provence-Marseille1. Le patrimoine culturel centrafricain (et plus largement africain) est l’un des axes de recherche du laboratoire d’anthropologie de l’université de Bangui. L’exposition « Le patrimoine du fer en Afrique – Le carrefour Centrafricain » de Bangui 2004 a bénéficié de l’appui de la coopération française et s’est inscrite dans le programme général d’Appui à l’université de Bangui (projet SUPCA).
 
 

Bibliographie

Amselle, J.L et Mbokolo, E., 1985, Au cœur de l’ethnie. Ethnies, tribalisme et Etat en Afrique, Paris : la découverte.
Bocoum, H. (dir.), 2002, Aux origines de la métallurgie du fer en Afrique – Une ancienneté méconnue, Paris, éditions de l’UNESCO, Coll. Mémoire des peuples
Essomba, J.M., 1992. Civilisation du fer et sociétés en Afrique centrale, Éd. L'Harmattan
Martinelli, B., 2006, Patrimoine et culture matérielle centrafricain, rapport sur requête nationale centrafricaine, UNESCO, 325 p.
Ndanga, A.J.P., 2005, Du minerai au métal ferreux : étude des vestiges du site de Pendere Sengue à Bangui (République Centrafricaine), Mémoire de DEA de l’université de Yaounde 1, Faculté des arts, lettres et sciences humaines, département des arts et archéologie.
Newman, J.L., 1995, The peopling of Africa – A Geographic Interpretation, New-Haven & London, Yale University.
Schmidt, P. & Avery, D.H., 1978, « Complex Iron Smelting and Prehistoric culture in Tanzania », Science, vol. 201
Van Grunderbeek , M.-C., 1992,« Attempt of chronological delimitation of Early Iron Age in Burundi, in Rwanda and in the Great Lakes region », Azania 27, p. 53-80
Wiesmuller, B., 1996, « Untersuchungen zur Chronologie der fruhen Eisenzeit in Afrika anhand linguistischer, archaologischer und naturwissenschaflicher Quellen » ; Beitrage zur Allgemeinen und Verg/eichenden Archaologie 16, p. 139-214
Wiesmuller, B., 1997, « Moglichkeiten der interdisziplinaren Zusammenarbeit von Archaologie und linguistik am Beispied des fruhen Eisenzeit in Afrika »; Traditionnelles Eisenbandwerk in Afrika, p. 55-90
Zangato, E., 2007, Les ateliers d’Ôboui – Premières communautés métallurgistes dans le nord-ouest du Centrafrique, Paris, Editions Recherche sur les civilisations.
Zigba, D.B., 1995, Navigation et échanges commerciaux chez les riverains du bassin supérieur de l’Oubangui (XIXe – XXe siècles), Thèse d’anthropologie, Université ParisX Nanterre

Citer l'Article  :
MARTINELLI Bruno ,
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