Pendere-Sengue : ou les premières datations d’un site de l’age du fer à Bangui
Résumé :
Situé par 4°25’593N  et 18°33'174 E, le site de Pendéré-Sengué se trouve au quartier Gobongo, à la sortie nord de la ville de Bangui.Trois points identifiés ont été cadrés et fouillés. Les matériels exhumés vont du charbon de bois, des scories de réduction du minerai, des fragments de tuyères, des fragments de parois de fourneau aux pièces métalliques (Bracelets, Lames de couteau et de hache, une barre de fer aux extrémités spatulées), en passant par les tessons de poterie, les scories de cinglage, de forge et les blocs de latérite. Les analyses faites sur deux échantillons de charbon de bois au laboratoire Radiocarbone de Lyon I en France, font remonter cette civilisation entre le IVème et le VIème siècle après J.-C.  Les recoupements avec les précédentes  découvertes (Roger de Bayle des Hermens :1975 ; Lassina Koté :1992), font apparaître que les populations du site de Pendéré-Sengué fourniraient à celles des localités du Sud-Ouese( Batalimo, Bobèlè Sikolongo, Lingbangbo et Mondogué) soit, la matière première (métal cinglé) soit, les produits finis ( Lames de couteau, de hache etc.).


Dans sa quête de la connaissance du passé de la République Centrafricaine, le Centre Universitaire de Recherche et de Documentation en Histoire et Archéologie Centrafricaines (CURDHACA), en collaboration avec le Département d’Histoire de l’Université de Bangui, a initié un programme de prospections archéologiques dans la ville de Bangui et dans sa périphérie.
De 2001 à 2003, 18 sites archéologiques ont été répertoriés dont celui de Pendere-Sengue au quartier Gobongo I, sis au PK 9, sortie nord de Bangui. Il tire son nom de la source du même nom dont les eaux alimentent celles du marigot Ngongonon.
Situé à environ 800m de l’avenue de l’Indépendance, par 4°25’593N et 18°33'174 E, le site est d’accès facile en automobile.
 

Résultats des fouilles

Trois points du site de Pendere-Sengue ont fait l’objet de fouilles et les matériels mis au jour se présentant de la manière suivante :
POINT I : Du charbon de bois, des scories de réduction du minerai, des fragments de tuyères et des fragments de parois de fourneau, ont été retrouvés. Tous ces éléments rentrent dans le processus normal de réduction du minerai en métallurgie traditionnelle du fer.
 
 
 
POINT II : Trois secteurs ont été fouillés :
  • Le secteur I a livré : des tessons de céramiques, un couteau, des scories de cinglage et de forge, des fragments de tuyères, du charbon de bois, des blocs de latérite qui constituent le minerai, une enclume en pierre, une molette et un polissoir.
 
  • Aux secteurs 2 et 3 ont été recueillis : du charbon de bois, des scories de cinglage et de gros blocs comportant parfois des morceaux de tuyères connectées, du minerai grillé ainsi que quelques tessons de céramiques.
 
POINT III : Plus d’une vingtaine de pièce métalliques ont été enregistrées dont : des bracelets (isolés ou entreposés au fond d’une vase en céramique) et dans un état d’oxydation très avancé, une lame de hache, un couteau à lame courbe, une barre de fer mesurant 1.15 m de long pour un poids de 9.2 kilogrammes et aux deux extrémités spatulés. Un collier servant de monnaie traditionnelle ainsi qu’un certain nombre d’objets métalliques difficilement identifiables en raison du fort degré d’oxydation.
 
 
 
 

Datations et discussions

En ce qui concerne les datations, deux (2) échantillons de charbon de bois prélevés aux points I et II, à des profondeurs respectives de 45 et 15 cm, ont été envoyés au centre de datation par Radiocarbone de l’Université Claude Bernard de Lyon 1 pour analyse. Les dates calibrées d’après la courbe de Stuiver et J. Van der Plicht de 1998, révèlent les occupations suivantes :
Ly – 12149, c'est-à-dire de 342 à 538, soit le IVe siècle après Jésus-Christ pour le point II ;
Ly – 12148, c'est-à-dire de 406 à 596, soit le Ve siècle après Jésus-Christ pour le point I.
En revanche, le niveau d’occupation du site de Pendéré-Sengué se situe globalement entre la deuxième moitié du IVe et la fin du VIe siècle après Jésus-Christ.
En l’état actuel des connaissances et suivant les deux axes de pénétration de la métallurgie du fer identifiés en République Centrafricaine, les âges du fer connus sont les suivants:
Nort-Ouest : Du VIe au XVIIIe siècle de notre ère et concerne les sites de : Nana-Modé, Ndio, Toala, Te Ndongué et abris sous roche de Kobi Doé dans la Nana-Mambéré ; Ouassi, Vafio I et Bouri dans l’Ouahm.
C’est le résultat de campagnes archéologiques menées de 1965 à 1996 par : Pierre Vidal, David, Etienne Zangato, Joseph Moga, Félix Yandia et l’équipe du CURDHACA composée de Raymond Lanfranchi, Samuel Gotilogué et David Féikéram.
Nord-Est : Du VIIIe au IIIe siècle avant notre ère au niveau I a de l’abri sous roche de Toulou ; du Ve au XVIIe siècle de notre ère au niveau I b de Toulou, Gounda-Pont, Ouadda-Djallé (Polélé) et Vakaga.
Ces datations proviennent des fouilles réalisées par les chercheurs du CURDHACA à savoir : Joseph Moga, Simplice Ngouaméné et Félix Yandia, grâce à l’appui financier du Programme de Développement de la Région Nord (PDRN) en 1994.
Sud-Ouest : Du IIe au XXe siècle de notre ère et se rapporte à Bécaré (Nola), Bobèlè, Sikolongo, Lingbangbo et Mondogué à Batalimo.
Ces fouilles ont été menées par Roger de Bayles des Hermens en 1975, Lassina Koté en 1992 et l’équipe du CURDHACA de 1994 à 1996.
Tout compte fait, l’âge du fer du site de Pendéré-Sengué que nous pouvons désormais référencer « site de Bangui », est proche de ceux de l’axe Sud-Ouest, plus précisément de ceux de Batalimo, classé « site de référence de la zone » par Roger de Bayle des Hermens en 1975 et dont l’habitat remonte au IVe siècle de notre ère. Mais les résultats de récentes recherches (1996) effectuées dans la Sangha-Mbaéré font plutôt de Bécaré le site de référence car l’occupation se situe entre le II et le IIIe siècle après Jésus-Christ.
Mais revenons aux régions de Batalimo plus proches de Bangui au point de vue géographique pour dire qu’en 1992, Lassina Koté, travaillant sur les traces de Roger de Bayle des Hermens, a réussi à identifier trois phases de la technologie du fer. Celles-ci s’étalent du VII au XXe siècle de notre ère et concerne les sites de Bobèlè, de Sikolongo, de Lingbangbo et de Mondogué.
Selon ce chercheur, la production du fer à Bobele et Sikolongo date des VIIe et VIIIe siècles de notre ère. Quant à la consommation, les traces remontent au XIIIe siècle dans les localités de Lingbangbo et de Mondogué. Cependant, antétieurement aux datations ci-dessus données, Koté a constaté : « une présence d’objets en fer dont les premiers éléments apparaissent sur le site de Eyo ( au Vie siècle AD ) qui ne fournit aucune trace de production… » (Koté : 1992).
Certaines pièces mises au jour à Bangui sont relatives à celles exhumées par Koté à Bobele, Sikolongo, Lingbangbo et Mondogué. Il s’agit par exemple de lames de hache, de pointes de sagaies et des anneaux. Il en est de même du corpus céramique et surtout des décors faits avec des incisions (lignes) ou des impressions (figures géométriques).
Par conséquent, étant donné la proximité de Bangui avec Batalimo (75 km), étant donné également la grande voie de circulation qu’offrent l’Oubangui et ses affluents, deux conclusions peuvent être avancées : soit Bangui fournissait des objets finis à Bobele, Sikolongo, Lingbangbo et Mondogué, soit Bangui leur vendait le métal cinglé qui est façonné par les forgerons locaux. Vu la particularité technique de certains objets de Bangui, cette seconde conclusion parait plausible.
En attendant l’établissement et la confirmation des indices, il n’est tout de même pas exclu de penser que les localités de Batalimo pouvaient se procurer le fer du côté de Bécaré dont l’âge est plus ancien ou sur la rive gauche de l’Oubangui. Concernant ce dernier et probable point de ravitaillement, Pierre de Maret (UNESCO 2002) parle d’un axe Est-Ouest (région des grands lacs – Angola et Namibie) de la diffusion de la métallurgie du fer en Afrique centrale.
 

LES DEPOSITAIRES DE LA CIVILISATION DE PENDERE-SENGUE

S’agissant de l’identité des Fondeurs-Forgeurs et Céramistes de Bangui, il faut dire que de par l’organisation du travail, nous nous trouvons en présence de sociétés organisées de type forestière.
En effet, il faut signaler que Bangui fait partie de la zone forestière qui s’étend jusqu’à la frontière camerounaise à l’ouest et à la frontière congolaise au sud. Se basant sur les grandes théories de migrations, les archéologues et surtout les conclusions du linguiste Guthrie (1970) ont attribué la diffusion de la métallurgie du fer en zone forestière aux Bantu. Ces derniers, dont la zone d’origine des langues avoisinait celle de la culture de Nok au Nigeria et où des dates parmi les plus anciennes (2500 BP) pour des fourneaux de réduction du fer, avaient été admises, se sont propagés à travers la grande forêt équatoriale de l’Afrique Centrale pour la mettre en valeur ; ceci grâce à la supériorité militaire et agricole que leur conférait la maîtrise de la métallurgie du fer.
Mais les résultats de récentes recherches menées par François Nsuka et Pierre de Maret (1980) ont montré, que les Proto-Bantu ne connaissaient pas la métallurgie du fer avant leur migration. Les recherches ayant évolué, des dates plus anciennes que celle de Taruga en zone Nok au Nigeria ayant été obtenues en différents points, on est amené à dissocier progressivement l’origine du fer des Bantu en Afrique centrale. Selon Pierre de Maret (UNESCO 2002) : « Il y a un consensus assez général pour dire que, entre la zone Nok au Nigéria (Okafor, 1993), le Cameroun, le Gabon (Clist et Lanfranchi, 1989 ; Lanfranchi et al.1991), la République Centrafricaine (Essomba, 1992 et Zangato, 1993 et 1999) et le Rwanda (Van Grunderbeek, 1992), la métallurgie du fer est présente à partir de la fin du IXe siècle avant notre ère » voire plus tôt.
Fort de ce qui précède, nous pouvons conclure que les métallurgistes de Bangui pouvaient être des Bantu, mais rien n’exclu qu’ils pouvaient être aussi des Autochtones. En revanche, leurs connaissances de la métallurgie du fer ne seraient pas liées à la grande migration bantu ci-dessus mentionnée. Enfin, outre l’agriculture, ils pratiquaient la chasse et la cueillette.
L’importance de l’activité métallurgique (scories coulées) et de la forge (scories de cinglage), les milliers des tessons de céramique recueillis lors des opérations de fouilles, attestent que les artisans de Pendéré-Sengué ne produisaient pas pour leur propre consommation. Comme susmentionné, l’Oubangui et ses affluents offraient des voies naturelles de circulation par lesquelles pouvaient s’effectuer les transactions commerciales. Les boucles d’oreilles, les bracelets et les colliers entreposés au fond des vases, les lames de sagaies et de hache, sont de même calibre que ceux découverts par Lassina Koté dans les régions de Batalimo. A en croire Jean Dybowski (1893) et George Bruel (1918), les bracelets en anneaux sont portés par toutes les populations riveraines de l’Oubangui et de la forêt. Cette observation est d’autant vraie que, ces types de bracelets, exposés au Musée Bathélemy Boganda, proviennent de la région de Ngola dans la commune de Salo (Mambéré-Kadéï). Il en est de même de l’usage réservé au grand collier qui servait de gage d’alliance.
Tout porte donc à penser que les habitants de Pendéré-Sengué ne vivaient pas en vase clos. Ils étaient en relations commerciales avec les autres populations disséminées à travers la forêt équatoriale. Il est fort probable de penser que ce commerce se serait déroulé également dans le sens amont du fleuve.
 

Conclusion

Le site de Pendéré-Sengué, au stade actuel de la recherche, est le premier site d’âge ancien du fer de Bangui. Il se présente comme un véritable atelier où se déroulait toute la chaîne opératoire, c’est-à-dire de la réduction du minerai aux produits finis. Le Point I représente l’atelier de fonte, le Point II la forge et le Point III le lieu de stockage car c’est à ce niveau que plusieurs objets métalliques usuels ont été mis au jour. Mais, compte tenu du fait que les bracelets sont contenus dans un vase, nous pouvons penser qu’il doit s’agir d’un lieu cultuel. Les objets sont donc déposés en offrande au ‘’dieu’’ sensé rendre fertile la fonte du minerai.
C’est une organisation qui paraît paradoxale car contrairement à la forge qui, selon Pierre de Maret (UNESCO 2002), est un lieu public, un lieu de convivialité, généralement installé au cœur du village et où les gens aiment venir échanger les idées, l’atelier de réduction est le plus souvent dissimulé et entouré de mystère. Ce serait donc une grande première dans l’histoire de la métallurgie du fer en République Centrafricaine si la suite des analyses venait à le confirmer à nouveau. En attendant la localisation de l’emplacement du (des) Fourneau, les fragments de parois et de tuyères ont permis, grâce à une reconstitution en laboratoire, d’avoir une idée sur sa configuration. C’est un Fourneau atypique, comme l’a constaté le Professeur Bruno Martinelli de l’Université d’Aix-En-Provence, de part son système de ventilation latérale, alors que ceux rencontrés jusqu’à présent ont tous leur système de ventilation à la base.
Les autres particularités en ce qui concerne le site de Pendéré-sengué se situent au niveau du pré-traitement du minerai. Celui-ci est d’abord grillé avant d’être enfourné. Cette opération permet, soit de faire sécher le minerai après lavage soit, de le rendre friable, donc facilement concassable.
Enfin, la découverte, en contexte, de la barre de fer aux deux extrémités spatulées et au sujet duquel on s’interroge encore, demeure une des surprises de taille du site de Pendéré-Sengué. L’une des spatules est courbe, l’autre tranchante.
D’autre part, la technique qui consiste à coller deux plaques métalliques pour obtenir une lame de couteau est tout aussi atypique au site de Pendéré-Sengué. Généralement, on a affaire à une seule plaque au contour revêtu de l’acier qui sert à la fois de tranchant et de renfort.
Enfin, Pendéré-Sengué est une grande révolution dans le domaine de la métallurgie du fer en République centrafricaine. Mais la découverte de nouveaux sites d’âge du fer le long du marigot Ngola (Bangui) jusqu’à la confluence avec la rivière M’Poko ainsi que les restes des fourneaux du PK 22, route de Damara, attestent que le site de Pendéré-Sengué n’est pas isolé. S’agit-il d’une succession d’occupation par un groupe réduit changeant d’emplacement une fois la mine épuisée ou d’une extension progressive du site de Pendéré-Sengué suite à un accroissement du groupe initial ? Seule la poursuite des travaux de recherche nous édifiera.
 

Bibliographie

Bruel, G., 1918, l’Afrique Equatoriale Française : Le pays, les habitants, la colonisation, les pouvoirs publics, Paris, Emile Larose : 558p.
Clist, B. 1990, « Des derniers chasseurs aux premiers métallurgistes : sédentarisation et débuts de la métallurgie du fer (Cameroun, Gabon, Guinée-Equatoriale) », in, LANFRANCHI, R ; SCHWARTZ, D. (éds). Paysage quaternaire de l’Afrique Centrale atlantique, ORSTOM, Paris : 458-478.
Dybowsky, J. 1893, La route du Tchad – Du Loango au Chari, Firmin – Diderot et Cie, 270/170 : 383 p.
Essomba, J-M. 2002, « Bilan de l’archéologie de l’âge du fer au Cameroun méridional », in, BOCOUM, H.,2002, (ed). Aux origines de la métallurgie du fer en Afrique, une ancienneté méconnue, Afrique de l’Ouest et Afrique centrale, UNESCO, Paris : 23-33.
Guthrie, M. 1970. “Contributions from comparative Bantu to the study of African prehistory”, in D. Dalby (dir. Publ.), Langage and history in Africa. Londres, Dalby.
Kote, L. 1992, Naissance et développement des économies de production en Afrique centrale. Formulation d’un modèle archéologique en terre incognita, thèse de Doctorat, Université de Paris : 320 p.
Maret de , P., 1980, « Bribes, débris et bricolages », In, BOUQUIAUX, L. (éd), L’expansion bantoue, Paris, actes du colloque international du CNRS, Vivriers, vol 3, SELAF : 715-730.
Maret de, P., 2002, « L’Afrique centrale : le « savoir-fer », in, BOCOUM, H. (éd.). Aux origines de la métallurgie du fer en Afrique, une ancienneté méconnue, Afrique de l’Ouest et Afrique centrale, Paris, UNESCO : 123-131.

Citer l'Article  :
SIMITI Bernard ,
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