La métallurgie du fer en Centrafrique : premiers éléments de synthèse
Résumé :
Les recherches sur la métallurgie du fer occupent la majeure partie du pays. Elles conduisent à comprendre la profondeur historique du travail du fer. Connu dès le IXème siècle BC, la sidérurgie est intensive à partir du Vème siècle A.D.


La sidérurgie traditionnelle, c’est à dire les techniques d’extraction des métaux de leurs minerais et de leur transformation en produits semi-finis ou finis sont connues en Afrique, il y a environ trois mille ans. En effet, dans l’art du fer, l’opération fondamentale est la réduction avec les trois éléments principaux qui entrent dans le processus, à soir : le minerai, le combustible (le charbon de bois) et le comburant (l’air).
En Afrique centrale, les dates généralement admises pour les débuts de la métallurgie du fer passent progressivement du IXème siècle BC au début de l’ère chrétienne. C’est ainsi que nous avons :
- au Cameroun, les datations radiocarbones sont du IXème au IIIème siècle BC
- au Congo, le four de réduction de Nzabi a été daté du Vème siècle AD
- au Congo démocratique, des fosses contenant des scories et certains outils métalliques dans la région de Luozi au Bas-Congo ont été datées du IIème siècle AD. Plus à l’Est, au Shaba, l’activité métallurgique est rapportée au 4ème siècle AD
- enfin au Gabon, les dates des premiers siècles BC et AD sont obtenues.
Qu’en est-il de l’âge du fer en Centrafrique ?
 

L’âge du fer en Centrafrique

Si l’on admet le concept de chaîne opératoire comme une succession d’étapes techniques par lesquelles une matière première quelconque subit des transformations physiques et chimiques pour aboutir à un objet fonctionnel, on peut affirmer que la métallurgie du fer a été connue depuis fort longtemps en Centrafrique, il y a environ mille ans. Car depuis 1909, plusieurs fours de réduction et des mines ont été décrits non seulement par les premiers explorateurs, les administrateurs coloniaux mais aussi par les chercheurs étrangers (Lenfant, 1909 ; Courtat, 1911 ; Gaud, 1911 ; Poupon, 1915 ; Hartman, 1928 ; Tessmann, 1937 ; Vergiat, 1937 ; Lalonel, 1947 ; Vidal, 1969, 1976, 1982 ; Monino, 1983.
A la suite de ces descriptions ethnographiques, les recherches archéologiques sur la métallurgie du fer ont débuté à partir des années 1970-1980 par la publication des résultats des fouilles des îles Nana-Modé et Toala (David & Vidal, 1977 ; Vidal & alii, 1983). Peu après, suite aux travaux de jeunes universitaires centrafricains plusieurs campagnes de prospections systématiques, suivies parfois de fouilles et d’enquêtes ethno-historiques à partir de la tradition orale sur la sidérurgie ont été menées à travers le pays, qui ont révélé non seulement la profondeur historique du travail du fer mais aussi deux types de fourneaux, notamment les hauts fourneaux variant entre 1,5 m et 2 m de haut et les bas fourneaux de moins de 2m, utilisant la soufflerie naturelle ou l’air pulsé. Mais quels sont les résultats obtenus ?
 

Les résultats

Les bilans de ces travaux ont prouvé d’importants résultats obtenus à partir des recherches sur la métallurgie du fer en Centrafrique, répartis ainsi qu’il suit.

Nord

Dans la préfecture de l’Ouham, les prospection et les sondages (Kaikeram, 1995, 1997; Gotilogué & Lanfranchi, 1997) ont permis la recension de plus de 260 sites répartis entre les sous-préfectures de Batangafo (228), Bossangoa (15) et Markounda (20). Ce sont soit des ferriers, soit des fours en partie détruits, de forme conique, ayant un diamètre de 1m à 1,2 m pour une hauteur de 1,8 m à 2 m. Les sondages effectués sur les sites de Bouri (Beta 104.810 AD220±70), de Vafio (Beta 103.857 AD 410±60) et de Ouassi (Beta 97.224 BD290±50) dans les ferriers, ont donné trois dates radiocarbones (14c) qui situent la production du fer du IIIème au Vème siècle AD dans la région.

Nord-Est

Les recherches menées dans les préfectures de Bamingui Bangoran et de la Vakaga ont porté sur les sites d’habitat, de métallurgie, des abris-sous-roche et des sites à peintures et gravures rupestres. Plusieurs prospections, sondages et fouilles ont été réalisés dans les zones de Manovo, Toulou, Ogrotoulou, Gondat-Pont, Boromata, Sergogo et Ouanda Djallé. Les fouilles du site d’Ogrotoulou situé à 220 km à l’Est de Ndele ont fourni un niveau âge du fer épais de 10 à 20 cm contenant de la céramique décorée à la roulette rigide et pyrogravée, des outils en fer, des ornements d’animaux, des charbons de bois. Quatre dates (14c) : LV-1879 : 2360±60 BP ; LV-1878 : 380±70 BP ;LV-5948 : 2350±50BP ; LV-5947 : 220±50BP, permettant de répartir cet âge du fer en deux périodes : une phase ancienne allant du IXème au IIIème siècle et une plus récente du XVème au XIXème siècle AD. Celles du site n°7 de plein air de la zone Gonda-Pont situé à 105 km à l’Est de Ndélé ont révélé une grande quantité de tessons de céramique décorée, des objets métalliques ferreux, des molettes, une meule et un squelette. Cinq datations radiocarbones (LV-1878 : 380±70 BP ; LY-5947 : 220±50 BP ; LV-1879 : 2360±60 BP ; LY-5948 :2350±50 BP ; LV-1880 : 3390±100 BP ; LY-5949 : 2655±30 BP) placent les manifestations des activités métallurgiques au Vème AD.

Nord-Ouest

Dans la Nana-Mbér, les premiers matériels archéologiques fereux proviennent des couches sommitales des mégalithes de Bouar (Vidal, 1969 ; David 1982) puis des fouilles du site villageois de Nana-Modé (David & Vidal, 1977) qui est un ensemble de buttes anthropiques qui sont d’anciens fonds de cases. Les matériels recueillis sont des bracelets, des douilles, des morceaux de fer, des fragments de tuyères, des scories et une abondante céramique décorée à la roulette en bois sculpté. Deux dates (14c) : Si-2538 : AD 1235±60; Si-2539 : AD 1250±60 montrent l’occupation du site au VIIIème siècle AD.
Au Nord-Ouest de Bouar, les fouilles de Zangato sur les sites d’habitat ont fourni des fours de réduction, des bracelets de fer, des morceaux de fer, des molettes, des percuteurs et de la céramique. Comme l’écrit L. M. Maes-Diop (2002 : 190) : « En Centrafrique, dans la région des mégalithes de Bouar sur le site de Gbabiri (site 77), les dates corrigées tombent vers 800 avant J.C. (Zangato, 1995, 1999) ».
Dans l’Ouham-Pendé, au Nord-Ouest de Bouar, dans la zone Ouham-Tabiro, trois sites ont été fouillés. Il s’agit de l’abri-sous-roche de Kobï Doé, des îles de Toala (Vidal & alii, 1983) et de Té Sengé (Moga, 1988a, b) dont les artefacts exhumés sont constitués de haches polies, du matériel de broyage : meules et molettes, de la céramique, des objets en fer : armes, parures, des scories et laitiers. Ces sites sont datés entre le VIème et le Xème siècles AD à Té Ndongué (Bdy-311 : AD 670±60 ; Bdy-312 : AD 810±130 ; Lv-1872 : AD 880±70) et à Toala (Gif-5211 : AD 220±80 ; Gif-5212 : AD 410±100 ; Gif-5662 : AD 650±60 ; Gif-5668 : AD 390±70), entre le XIème et le XIIIème siècles AD à Té Ndongué (Lv-1873 : AD 950±60 ; Lv-1874 : 1370±70) et enfin entre le XIIIème et les XVIIème-XVIIIème siècles AD à Toala (Gif-5667 : AD 1200±60 ; Gif-5669 : AD 1590±90).

Sud

Dans la Lobaye, trois phases de la technologie du fer ont été constatés (Koté, 1992) notamment la première phase qui va du IIIème au VIIIème siècle est attestée à Lingbangbo (Bdy-255 : AD 430±180 ; Bdy-463 : AD 70±120 ; Bdy-464 : AD 110±80 ; Bdy-582 : AD 559±77) et à Mondongué (Bdy-253 : AD 140±240). La seconde phase du VIIIème au XIIème siècle AD est connue à Sikilongo (Bdy-303 : AD 870±210). Enfin la dernière phase du XIIème au XIVème siècle AD, sur les sites de Eyo (Bdy-461 : AD 1200±120 ; Bdy-579 : AD 1020±115) et de Bobélé II (Bdy-583 : AD 1200±100).

Sud-Ouest

Au Sud-Ouest, les métallurgistes ont occupé l’île de Ngara entre les XVème -XVIIème siècles AD (Ly-5919 : AD 330±45). Les sondages des ferriers dans les fours de Sabélé I et II du village Beya ont permis d’obtenir les dates comprises entre le XIIIème et le XIVème siècles AD (Ly-5921 : 630±45 BP ; Ly-5922 : 715±35 BP). Dans la ville de Nola, des charbons de bois prélevés à la base d’un four effondré du site de Bécaré sont datés du IIème au IIIème siècle AD soit calibré AD 55 à 390.
 

L’art rupestre

L’âge du fer peut être déduit de l’art rupestre à traversles représentations des armes et de la faune des scènes de chasse.

Centre-Est

Dans la Ouaka, dans les environs de la ville de Bambari (Komboro-Ngbalet, 1984), il a été enregistré une dizaine de sites de gravures rupestres contenant des couteaux de jet, des lances, des flèches et des représentations zoomorphes sur les cuirasses latéritiques appelées « lakéré ». Plus à l’Est, dans la Basse-Kotto, aux alentours dela ville d’Alindao, Ngouaméné, (1990) et Nguérédé (1996) ont recensé plus d’une dizaine de sites sur lesquels sont gravés des couteaux de jet, des lances, des cupules ainsi que des représentations anthropomorphes.
Sud-Est
Bayle des Hermens (1975) a décrit dans le Mbomou, près de Bakouma, les sites de Lango et de Mpatou où les figurations représentent des couteaux de jet, des lances, des flèches, des dessins géométriques, des cupules, des empreintes de pieds ainsi que des images anthropomorphes et zoomorphes. A l’Est de Bangassou, Dampierre (1967) et Zangato (1984) ont identifié plusieurs stations dans lesquelles on aperçoit des armes, des empreintes de pieds et une représentation anthropomorphe. Plus à l’Est, dans le Haut-Mbomou entre Rafaï et Zémio, Nangbanda (1988) a signalé trois sites rupestres avec des couteaux de jet et des empreintes de pieds.
D’une manière générale, sur les différents sites de gravures rupestres, on rencontre majoritairement des représentations de couteaux de jet et d’une grande variété telle que l’ethnographie nous l’a révélée depuis un siècle. Que peut-on retenir de toutes ces données ?
 

Discussion

 
Le bref survol des datations radiométriques montre la profondeur historique de cette technologie ancienne. Dans l’état actuel des connaissances, on peut individualiser deux zones des dates anciennes de la métallurgie du fer en Centrafrique. Il s’agit dans le Nord-Ouest du site de Gbagiri – IXème siècle BC – et dans le Nord-Est de l’abri-sous-roche d’Ogrotoulou – VIIIème siècle BC-. La sidérurgie deviendra intensive à partir du Vème siècle AD et elle est représentée dans le Nord-Est par le site de Gounda-Pont – Vème-VIIème siècles AD- et dans le Nord-Ouest par les sites de Nana-Modé – VIIIème siècle AD -, Té Ndongué – VIème- Xème siècle AD – dans les régions savanières. En zone forestières, pour l’instant, seule la date de Bécaré dans la Sanga Mbaéré – IIème-IIIème siècle AD – est la plus ancienne. Elle est suivie par celle de Lingbangbo et Mondongué – VIIème-VIIIème siècle AD – dans la Lobaye. Puis à partir du Xème-XIIème siècle, la métallurgie du fer se généralise dans tout le pays à cause de l’abondance du minerai sans que les communautés aient à la négocier avec la voisine. Seule la connaissance intime de la réduction comptait.
On peut conclure avec Gotilogué (2000 : 253) : « la position de ce pays, au cœur du continent, lui confère son rôle de couloir de migration des hommes et des cultures entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest ». De ce fait, les acquis présentés ne sont que le reflet des résultats des travaux de recherche archéologique entrepris dans le pays depuis plus d’une vingtaine d’années. C’est pourquoi il serait judicieux de multiplier les fouilles sur les nombreux sites de réduction répertoriés, avec des datations fiables pour mieux cerner l’ancienneté de cette technologie traditionnelle qui est répandue sur l’ensemble du territoire.
 
 

Bibliographie

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Citer l'Article  :
MOGA Joseph ,
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