Histoire du peuplement africain et route du fer
Résumé :
Selon les témoignages des premiers navigateurs (Vasco de Gama), des chroniqueurs et voyageurs arabes tels que le Tunisien El Tounsy et des explorateurs européens ayant sillonné à partir du 16ème siècle les côtes africaines, l’intérieur du continent africain dont la Centrafrique dans ses limites géographiques actuelles considéré comme terra icognita était vide d’hommes si bien que sur le planisphère d’autrefois, il était souvent représenté par une « tache blanche ». Les fouilles archéologiques menées par Pierre Vidal depuis trois décennies dans l’Ouest centrafricain, notamment dans les régions de Bouar et de Bozoum, et quelques coups de sonde  par-ci, par là à Batalimo dans la Lobaye nous apportent un éclairage en mettant en évidence les traces des êtres humains qui y vivaient. Par ailleurs, les recherches menées par les étudiants du Département d’Histoire placés sous la direction de leurs enseignants dans le Bamingui-Bangoran précisement le long de la rivière Aouk et dans la Vakaga situés respectivement dans le Nord et le Nord-Est du pays, ont permis non seulement de collecter des artéfacts de surface, mais d’exhumer des sépultures et des buttes-témoins, des éléments culturels (matériels microlithiques, tessons de céramique, scories et objets métalliques) dont certains ont aussi connu des datations qui prouvent l’occupation très ancienne de l’espace centrafricain.


Selon les témoignages des premiers navigateurs (Vasco de Gama), des chroniqueurs et voyageurs arabes tels que le Tunisien El Tounsy et des explorateurs européens ayant sillonné à partir du 16ème siècle les côtes africaines, l’intérieur du continent africain dont la Centrafrique dans ses limites géographiques actuelles considéré comme terra icognita était vide d’hommes si bien que sur le planisphère d’autrefois, il était souvent représenté par une « tache blanche ». De longs récits romanesques pleins de préjugés le qualifiaient d’une part, de « pays sauvages habités par des nègres » ou « de grands marais peuplés d’hippopotames, de cannibales aux dents taillées en forme de la lame de scie, mangeurs de chair humaine dont on dit qu’ils tiennent boucherie » et d’autre part, il n’était peuplé que de génies de petite taille qui, en fait, étaient des pygmées ou négrilles appelés Babinga qui vivent encore de nos jours de chasse, de cueillette et de pêche ; ils ont leur domaine de prédilection la forêt équatoriale humide et dense. Ces hommes nains, avant la régression de la forêt due aux activités anthropiques et à l’assèchement du sahara, peuplaient aussi la savane soudanaise où ils étaient connus sous le nom de Kalakongba en Sängö. Cette longue littérature était attrayante et passionnante pour un large public européen de l’époque qui connaissait très mal le continent noir. Or c’était de purs fruits d’imagination de l’homme (Encyclo. p.20).

Le peuplement ancien

Les fouilles archéologiques menées par Pierre Vidal depuis trois décennies dans l’Ouest centrafricain, notamment dans les régions de Bouar et de Bozoum, et quelques coups de sonde par-ci, par là à Batalimo dans la Lobaye nous apportent un éclairage en mettant en évidence les traces des êtres humains qui y vivaient. Par ailleurs, les recherches menées par les étudiants du Département d’Histoire placés sous la direction de leurs enseignants dans le Bamingui-Bangoran précisement le long de la rivière Aouk et dans la Vakaga situés respectivement dans le Nord et le Nord-Est du pays, ont permis non seulement de collecter des artéfacts de surface, mais d’exhumer des sépultures et des buttes-témoins, des éléments culturels (matériels microlithiques, tessons de céramique, scories et objets métalliques) dont certains ont aussi connu des datations qui prouvent l’occupation très ancienne de l’espace centrafricain.
En 1966-1968, Roger de Bayle des Hermens a pu mettre plusieurs fois en évidence dans le MBomou les gravures rupestres sur des massifs ou dalles, traduisant les scènes de chasse de gros gibiers caractérisées par les empreintes des pieds d’un chasseur. En outre, il a pu circonscrire dans la région de Ndélé les sites « Age de Fer ». Les datations au carbone 14 de ces vestiges au Laboratoire d’Ethnologie de Paris X, Nanterre (France) ont donné des résultats significatifs et encourageants, remettant en cause toutes les hypothèses énoncées antérieurement. Elles ont permis de déduire que le territoire centrafricain est aussi vieux que le monde et que son peuplement n’est pas aussi relativement récent qu’on le croyait.
Depuis des temps immémoriaux, il était occupé par des peuplades néolithiques de type négroïde dont les origines et les mouvements migratoires jusque là encore mal connus, font l’objet de beaucoup de contreverses surtout entre les historiens et les préhistoriens. Les apports d’autres sciences humaines et sociales qui sont pour l’heure considérées comme de nouvelles disciplines à l’Université de Bangui telles que la paléontologie, l’ethnologie, la linguistique et l’anthropologie dont les champs d’action sont encore limités aux cours magistraux à l’amphithéâtre de la Faculté des Lettres et des Sciences humaines, édifieraient un jour nos lanternes et combleraient nos lancunes par les résultats des travaux de recherche sur le terrain.
Toutefois, les résultats des fouilles-sondages dans l’Ouest et le Nord du pays, bien qu’ils soient encore à l’état embryonnaire, donnent déjà une idée sur l’occupation et sans discontinuité de l’espace centrafricain. Car, là où il y a la présence de l’humanité, il y a indubitablement la culture matérielle et inversement. Ces hommes primitifs auraient connu, à l’examen minutieux des objets exhumés et exposés, les cultures à faciès néolithique, la céramique puis l’Age de Fer. A l’analyse de ces faciès culturels, on serait tenté de remettre en cause la thèse selon laquelle les Centrafricains d’aujourd’hui ne seraient que les descendants des fugitifs du Soudan nilotique, du Soudan central et des plateaux de l’Adamawa. Or, les vestiges archéologiques démontrent que le territoire était bel et bien habité dans un passé très lointain et que les peuples actuels, en raison de leurs caractéristiques communes, présentant les mêmes traits physiques et culturels, seraient plutôt les descendants des locuteurs proto-bantu.
Selon l’hyphothèse de Vidal qui s’était consacré pendant plus de trois décennies à la recherche archéologique dans l’ouest centrafricain notamment dans les régions de Bouar et de Bozoum, la population qui vivait sur l’actuel territoire atteindrait à partir de la fin du néolithique jusqu’au 18ème siècle, six à huit millions d’habitants (soit une densité de 10 habitants/km2). Elle était beaucoup plus dense que celle que nous connaissons maintenant ( Table ronde, Paris, 1982 ). Cette population dont les groupes résiduels survivent aujourd’hui en zone forestière (Mpiémon, Kaka, Pandé et Issongo couramment appelé Mbati dont Mbaïki a tiré son nom) serait composée de locuteurs adamawa-oubanguiens ou proto-bantu. A cela il faudrait ajouter les Gbaya Razia et les Karé, d’autres îlots de peuples de langue bantu zandéisés dont le domaine de peuplement se trouve à l’extrême Est centrafricain entre la Kerré et la Ouarra dans le Haut-Mbomoul. C’étaient des peuplades de type négroïde qui vivaient à la lisière de la forêt et qui étaient pendant des siècles victimes des razzias esclavagistes. A noter que ces Karé en question n’ont rien à voir avec les Karé vivant dans l’Ouham-Pendé et appartenant à la grande famille des Mboum. Nous serions tenté de nous interroger si les deux groupes ethniques ont-ils des affinités linguistiques. Ces locuteurs primitifs de parler bantu, auraient-ils disparu suite à la famine, à des épidémies ou à des catastrophes naturelles ? C’est un questionnement qui ouvre un axe de recherche sur l’origine du peuplement de la Centrafrique.
Ayant pris conscience de leur nomadisme, ces hominidés, grâce au développement de leur intelligence, décidèrent enfin de s’implanter autour des points d’eau, le long des vallées et des rivières en se construisant des hameaux disséminés ça et là dans la brousse pour se protéger contre la chaleur. Ils finirent par se sédentariser. Vivant en petites communautés indépendantes les unes des autres, ces peuplades avaient une organisation sociale basée sur le lignage. Le chef de famille ou de clan, reconnu pour sa sagesse et sa bravoure dans les différentes guerres interclaniques ou tribales, était choisi parmi les plus âgés et les plus expérimentés. Etant à la fois chef de guerre et chef religieux, il officiait toutes les cérémonies traditionnelles afin de conjurer le mal et d’implorer la bienveillance des esprits des ancêtres sur le village. Il leur arrivait d’entreprendre de longs voyages et de pratiquer des échanges commerciaux avec les habitants des contrées voisines. Ils savaient domestiquer certains animaux sauvages tels que la chèvre, etc. pour se nourrir lorsque le besoin se faisait sentir, le chien qui allait devenir le fidèle compagnon de l’homme. Ils pratiquaient l’agriculture sur brûlis avec la mise en jachère des sols. A noter que ces opérations culturales archaïques n’ont jamais changé jusqu’à présent en milieu rural. Ils savaient prendre soins de leur corps et se couvraient leur nudité : les hommes comme les femmes s’habillaient avec la peau tannée de certains petits gibiers ou d’écorces d’arbres battues. Parfois les femmes portaient des feuilles d’arbustes fraîches qu’elles pouvaient changer plusieurs fois dans la journée soit en allant au champ ou en rentrant au village soit en allant chercher de l’eau au marigot ou des bois de chauffe. Connaissant le feu et ses propriétés, ils se mettaient à fabriquer des vases et des récipients en argile qu’ils faisaient cuire afin d’obtenir leur solidité pour la cuisson de leurs aliments, des jarres à figurines pour la conservation de leurs provisions d’eau et de céréales. Ils obtenaient désormais la cuisson de certains aliments tels que la viande des gibiers et le poisson qu’ils avaient coutume de manger crus. Progressivement l’Homo habilis ou l’Homo érectus, soucieux d’avoir un outillage agricole efficace se mit à le perfectionner. Il découvrit le bronze, le cuivre puis la métallurigie du fer. Il décida donc ainsi de passer de la civilisation mégalithique, suivant un long processus, à la civilisation métallurgique.
En analysant tous ces matériels hétéroclites hérités ainsi que certains ossements humains qui n’ont pu être altérés par l’acidité des sols due à la forte pluviométrie, on pourrait affirmer que ces peuples anciens qui étaient en contact permanent avec leurs voisins, auraient connu les différentes étapes des civilisations africaines remontant du néolithique. Au point de vue de la croyance, le « Tazunu » de P.Vidal, monuments mégalithiques (menhirs et dolmen) dressés à Niem non loin de Bouar et ayant un caractère religieux, atteste bel et bien l’existence des hommes préhistoriques sur le sol centrafricain avant les grands mouvements migratoires des deux siècles (18è et 19è siècles).
En effet, les résultats des fouilles et des collectes des artéfacts de surface organisées sur une partie de l’ensemble du pays par les étudiants du Département d’Histoire de l’Université de Bangui placés sous les auspices de leurs enseignants-chercheurs en archéologie et dont certaines ont connu des datations radiocarbones (fragments de tuyère, fours de fonte avec enclume, scories de fer, anneaux et bracelets torsadés,etc.) sont significatifs et encourageants. Car, ils permettent d’émettre des hypothèses selon lesquelles le peuplement de la Centrafrique serait un phénomène très ancien.

Le peuplement récent

En raison de la rareté voire même de l’inexistence des sources écrites relatives à l’histoire de la démographie centrafricaine, il paraît quasi-impossible de déterminer avec exactitude la période pendant laquelle le territoire actuel aurait été envahi et occupé par d’autres peuples venus du bassin du Nil et/ou d’ailleurs et qui s’étaient éparpillés ça et là depuis plus de trois siècles. Tout repose pour l’heure sur des supputations hypothétiques. Cependant, quelques témoignages des voyageurs arabes et européens attirés par la curiosité scientifique et qui avaient sillonné l’Est ou l’Ouest du pays nous laissent croire que la Centrafrique a connu pendant deux siècles (ci-haut), des vagues de migrations successives qui se faisaient sur une distance de 1,5 km en moyenne par an, en direction de l’Est vers l’Ouest et aussi de l’Est vers le Sud ; elles auraient été provoquées du fait de la décadence des royaumes chrétiens noirs de Gaoga et d’Aloa ; lesquels étaient fondés sur les ruines de Méroé en 350 de l’ère chrétienne. Ils furent envahis et détruits en 1503/1504 par les potentats esclavagistes musulmans du royaume des Fungs de Sennar islamisés. De la région du Barh-el-Ghazal, les migrants, évitant les raids des marchands d’esclaves et leur capture, se seraient scindés en plusieurs groupes et sous-groupes ethniques et auraient emprunté la vallée de l’Aouk pour atteindre l’intérieur du pays. Partis aussi des mêmes régions du Soudan nilotique, certains fuyards auraient atteint le bassin de l’Oubangui où ils se fixèrent et ne s’en éloignèrent plus jamais ; ils furent plus tard appelés par l’administration coloniale « populations riveraines »; d’autres, se seraient installés le long de la Ouarra, la Chinko et la Mbari.
A l’Ouest centrafricain, certains locuteurs adamawa-oubanguiens auraient poussé très loin au début du 19ème siècle leurs migrations pour se réfugier dans la forêt profonde et inaccessible afin d’échapper aux incursions organisées par les hommes du souverain peulh Othman Dan Fodio. En effet, compte tenu de sa position géographique, le territoire centrafricain a constitué pendant ces derniers siècles une terre d’accueil et un haut lieu de refuge de différentes tribus du Kordofan et du Darfour au Soudan, du bassin du Tchad et des plateaux de l’Adamawa qui étaient restées insoumises et réfractaires à l’islam. Cette mosaïque d’éthnies qui constitue aujourd’hui la nation centrafricaine, si cela était bien vérifié, serait d’origine nilotique pour ce qui concerne la partie centre-est du pays, du soudan central pour le Nord et des plateaux d’Adamawa ou de la Bénoué pour l’Ouest. Toutefois, les nouveaux venus se seraient installés dans le pays en se diluant dans la masse de la population autochtone, à une date relativement récente. La connaissance du travail de fer était effective sur toute l’étendue du territoire depuis des générations et personne n’allait chercher en dehors du pays du minerai de fer étant donné que le cuirassement latéritique était abondant et affleurait partout les hauts plateaux (600 à 700 mètres d’altitude) que les géographes se plaisent à appeler la « dorsale centrafricaine ». En raison de contacts permanents que les peuples auraient eus avec les migrants, les nouvelles techniques de la métallurgie du fer auraient été plutôt introduites et diffusées en Centrafrique.

La tradition métallurgique du fer en Centrafrique

D’après les informations orales recueillies auprès des personnes âgées, lesquelles sont d’ailleurs concordantes, les Centrafricains avaient déjà depuis des générations, la connaissance du travail de fer (Pierre Kalck, p.75). Cette connaissance innée de métallurgie de fer remonterait probablement au cours des premiers siècles de l’ère chrétienne ou vers la fin du premier millénaire avant Jésus-christ. La régression de la forêt qui s’étend jusqu’au 11ème parallèle au sud du Tchad, dans la zone délimitée naturellement qu’on appelle la région soudanaise, aurait leur origine dans l’ampleur d’une activité métallurgique qui nécessitait un déboisement progressif, lequel allait s’accélérer à partir du 19è siècle suite aux mouvements migratoires des fugitifs du Soudan nilotique qui se dirigeaient suivant les trajectoires Est-Ouest et Est-Sud. Tout le long des vallées de l’Aouk, du Bamingui et de Bangoran, de la Kotto, jalonnent de nombreux bas-fourneaux en forme cylindrique et des buttes-témoins qui, fouillés par certains chercheurs centrafricains et étrangers en archéologie, ont mis en exergue les traces de la métallurgie de fer : des objets en métal y ont été découverts. Certains matériels collectés sont des artéfacts de surface ; d’autres ont été exhumés suite aux fouilles (débris de tuyère, scories, charbon de bois) à une certaine profondeur (1 à 2 mètres) ; ces deux catégories d’objets récupérés permettent de se faire une idée sur l’antériorité du travail de fer en Centrafrique. Il est possible qu’au début du premier millénaire de l’ère chrétienne, l’industrie métallurgique y ait été connue et que l’extraction du minerai de fer et sa fusion ait été obtenue par des méthodes traditionnelles.
Cette tradition métallurgique est non seulement attestée dans la partie septentrionale du pays, mais aussi dans les régions du sud-ouest notamment à Bouar où des fouilles archéologiques faites sur des sites d’habitations bien circoncris ont permis de découvrir des vestiges composés de matériels et outillages microlithiques associés aux tessons de la céramique et aux morceaux de métaux (J.Moga, p.131-135). Malheureusement, tous ces objets exhumés n’ont pas pu être soumis aux datations radiocarbones dans les laboratoires équipés afin de déterminer avec exactitude leur ancienneté et les comparer ainsi avec les métallurgies anciennes de l’Empire de Méroé appelé autrefois la « Birmingham de l’Afrique ». Il semble même que des locuteurs bantu qui formaient une véritable ceinture autour de la forêt équatoriale connaissaient déjà la métallurgie du fer et possédaient des armes blanches (couteau, couteau de jet, sagaie, flèche) dont les lames ou les pointes étaient en métal. Le voyageur tunisien El Tounsy décrit avec stupéfaction l’ingéniosité des artisans Fertit attestée dans la fabrication des différents modèles d’armes en fer (Pierre Kalck, op.cit.).
Selon les témoignages oraux recueillis auprès des témoins vivants de l’histoire, au cours des affrontements qui opposaient régulièrement les différents groupes ethniques rivaux, les guerriers munis d’armes en fer, remportaient une nette victoire sur leurs ennemis qui avaient un armement en bois (javelot, flèche) si bien que tous cherchaient à se procurer auprès des forgerons des armes efficaces en les achetant sous forme de troc. Dans la Ouaka comme dans le Bamingui-Bangoran, le travail du fer était devenu la principale activité d’un certain sous-groupe ethnique Banda. Pendant la période coloniale, ce sous-groupe Banda excellait dans la fabrication de houe si bien qu’il fut désigné sous le nom de cet outil « Ngapou » ; ce qui veut dire houe ; l’adjonction du nom « ngapou » à celui de Banda donna « Banda-Ngapou ». L’administration de l’Oubangui-Chari confia dans les années 1940 la fabrication et la production massive de tous les outillages agricoles aux forgerons Banda-Ngapou pour des cultivateurs des zones cotonnières (Simiti).
En outre, selon toujours les sources orales, cette civilisation de fer dont l’origine n’est pas externe mais plutôt interne se serait répandue à travers tout le pays par des contacts que les peuples anciens, ayant probablement un parler proto-bantu, avaient entre eux dans les régions riches en cuirasses ferrugineuses. Il semble qu’ils n’allaient pas très loin pour se procurer à ciel ouvert de ces minerais à l’état d’oxyde de fer dont l’extraction était facile et la fusion se faisait à partir du charbon de bois. Cette fusion ne nécessitait pas de très hautes températures ; celles-ci dépasseraient rarement 1000°C.
D’après Maurice Mbékou, un septuagénaire qui avait l’habitude d’accompagner les fondeurs des minerais de fer lorqu’il était encore adolescent, les anciens avaient par une simple observation, la parfaite connaissance de la disposition des roches dont la teneur était riche en fer.. Les fondeurs-forgerons se rendaient pendant la saison sèche dans les différents lits des cours d’eau, loin des villages. Car le travail de fer, entouré de mystère, était considéré comme un accouplement. Le gueulard qui laissait couler la fonte était assimilé à l’utérus d’une femme et la coulée, la naissance d’un enfant ; par conséquent, ils en faisaient un tabou. Donc, tout devait se dérouler très loin, des yeux indiscrets. Le site était choisi par l’artisan qui était considéré comme le maître du feu ; celui-ci était généralement le plus âgé et le plus expérimenté des membres qui formaient une véritable caste. On devenait fondeur-forgeron de père en fils. Lorsque l’emplacement était jugé bon, tous se mettaient à y construire des huttes devant servir d’abris pour le campement puis le four. Selon les souces orales, la construction des huttes en branchages était renouvelable tous les ans à la même période. Cependant, le bas-fourneau ne subissait pas assez de dégradations dues aux intempéries si bien que chaque année, de petits travaux de réfection étaient faits avec du pisé pour sa consolidation.
Avant de s’installer, tous se débarrassaient de leurs vêtements généralement faits de peau de gibiers tannée ou d’écorces d’arbres battues ; puis ils portaient de petits branchages feuillus accrochés à une lanière faite d’écorce de « doma » solidement attachée autour de la taille afin de cacher leur nudité. Le maître du feu, doué de pouvoir magico-religieux paraît-il, officiait la cérémonie rituelle qui devait obligatoirement entrer dans la chaîne opératoire de la réduction des minerais de fer. Le rite consistait à faire un sacrifice aux dieux du feu et de la terre en immolant un coquelet blanc dont le sang se mit à couler comme la fonte incandescente. Toute la nuit, il psamodiait des incantations afin d’éloigner d’eux les esprits malveillants et de rendre abondante la production du fer. Le lendemain matin, ils se rendirent dans le lit du cours d’eau pour extraire les gisements alluvionnaires. Très souvent par empirisme, ils connaissaient les principaux critères de choix des minerais. Ainsi donc, ils étaient guidés dans la recherche par l’accumulation de la poudre ferrugineuse grisâtre, laquelle était reconnue par le poids et par la texture. Auquel cas, ils concassaient des cailloux qui contenaient des oxydes de fer pour les réduire en fonte.
Dans sa communication faite au cours du colloque sur les « dynamiques d’intégration régionale en Afrique centrale » tenue à l’Université de Yaoundé1 (Cameroun) du 26 au 28 avril 2000, l’Enseignant-chercheur Bienvenu Denis Nizesete ( p.31-72) souligne que les fondeurs-forgerons pouvaient se rendre dans le lit d’un cours d’eau et agiter au-dessus du sol des feuilles de l’Annona senegalensis qui aurait peut-être de vertu attractive pour détecter les minerais riches en fer. Si dans le milieu musulman, les forgerons forment des castes et constituent depuis toujours la classe sociale inférieure et n’ont aucun droit de se marier en dehors de leur cercle familial, par contre dans la société traditionnelle centrafricaine, d’après les témoignages des anciens, ils jouissaient d’une certaine notoréité dans le village car ils étaient aussi considérés comme des hommes doués du pouvoir maléfique du fait « qu’ils prenaient la terre (s’agissant du minerai de fer), la transformaient sous une forte chaleur en boue qui se mettait à couler (fonte), puis ils obtenaient des outils et des armes en martelant sur des morceaux de fer rougis au feu en leur donnant une forme ; ils étaient vénérés et même craints dans tous les villages ». Puis l’informateur renchérit : « ils étaient capables d’abréger la vie d’un individu qui leur a causé de préjudice ou de le faire paralyser en donnant un coup de masse sur leur enclume (donon) qui incarne le mal… en réalité, ils jouaient un rôle important dans les villages par les outillages agricoles qu’il produisait pour les paysans ». Lorsqu’un paysan exprimait le besoin d’avoir une houe, une hache ou un armement en fer (couteau, sagaie, flèche), il devait se rendre personnellement chez le forgeron-fondeur comme si on allait épouser une jeune fille. Comme le travail de fer était dur et pénible, il nécessitait au préalable des cérémonies rituelles pour arriver au résultat escompté ; ce qui demandait à l’hôte de l’artisan une bonne dose de patience et de courage. Pendant ce temps, il fallait respecter les exigences de celui-ci afin de gagner sa confiance ; auquel cas son séjour pourrait être prolongé aussi longtemps que possible. Car, le forgeron avait aussi besoin de main-d’œuvre pour ses différents travaux. Pendant qu’il était à l’œuvre, le demandeur de service devait travailler sur son champ, chasser ou pêcher pour sa famille. Tous les soirs, c’était lui qui devait aller en brousse chercher des bois de chauffe et allumer le foyer familial. Parfois, il était invité à participer à l’exploitation des gisements alluvionnaires dans les lits des cours d’eau, mais pendant la phase opératoire de fusion du minerai de fer, le maître du feu lui demandait de se retirer et d’aller vaquer à d’autres occupations pour ne pas y assister. Tout simplement, l’artisan tenait à garder jalousement le secret des techniques de la métallurgie de fer. Car, le travail de fer constituait pour lui, les seules sources de revenu et de son influence sur les autres paysans. Parfois, il pouvait mourir avec toutes cette connaissance sans les avoir transmises à ses progénitures. Comme c’était une civilisation sans écriture, donc orale, tout devait disparaître avec lui.

La route du fer

Nous avons démontré à suffisance que l’espace centrafricain disposait et dispose encore d’énormes potentialités en minerai de fer et que les découvertes faites lors des fouilles archologiques de nombreux matériels en fer, des déchets de scories, des morceaux de tuyères, des bas fourneaux destinés à la fonderie et du charbon du bois associés aux tessons de la céramique et aux objets microlithiques sont les preuves patentes de la tradition métallurgique. Quelques échantillonnages collectés et soumis aux datations radio-carbones au Laboratoire d’Ethnologie à l’Université de Paris X-Nanterre nous permettent de faire une idée sur les répères chronologiques de ces objets. Par conséquent, on serait tenté d’affirmer prudemment que vu l’omniprésence des cuirasses latéritiques sur toute l’étendue du territoire du pays et de la savane boisée devant fournir du bois nécessaire à la production du charbon pour la transformation des minerais en coulée de fonte, le travail de fer en Centrafrique naguère appelée Oubangui-Chari était connu et généralisé probablement dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. Selon J.Moga, Enseignant-Chercheur en archéologie au Département d’Histoire, les fouilles du site de Ndélé ont permis la découverte des débris de matériels métalliques datant du 5ème siècle B.C.et de ceux de Toala et Nana-Modé dans les régions de Bouar remontent au 8ème siècle A.C. Jusque là, compte tenu des résultats encore minces obtenus et de l’absence de datation de la plupart des objets en fer découverts, on ne peut émettre que d’hypothèse qui pourrait soulever des débats contradictoires. Par contre, si la connaissance et le travail du fer en Centrafrique n’étaient pas l’héritage du royaume de Méroé qui avait certes joué un rôle important dans la métallurgie du fer et sa diffusion dans le bassin du Tchad et aux confins soudano-centrafricains, on serait tenté de dire que de nouvelles technologies auraient été introduites dans le pays à partir du 18ème siècle par les fugitifs. Quelles seraient les principales routes ayant permis plutôt la transmission des techniques de transformation du fer en Centrafrique ? Il y en aurait probablement trois.
 
1°) Du Soudan nilotique vers l’Ouest et le Sud centrafricains : La transmission de nouvelles connaissances de travail du fer serait liée à l’histoire des migrations des peuples des royaumes de Gaoga et d’Aloa parmi lesquels des forgerons avaient la maîtrise des techniques de la métallurgie du fer ; ils les auraient transmises à ceux du Darfour et du Kordofan qui, à leur tour, les auraient propagées au cours de leur déplacement par vagues consécutives vers l’ouest et vers le sud centrafricains. Ce ne sont que des supputations et hypothèses. Car autrefois, les mutilations sexuelles (circoncision et excision) n’étaient pas pratiquées en Centrafrique. Elles étaient l’apanage des musulmans soudanais. Lorsque les esclaves étaient achetés, les hommes étaient soumis à l’ablation du prépuce et les femmes à l’excision clitoridienne avant leur déportation vers Khartoum ou Ondourman au Soudan. De là, ils étaient réacheminés vers l’Arabie Saoudite, le Yemen, etc. Il semble que certains Banda, ayant échappé à la déportation, auraient introduit cette pratique le long de la vallée de la Kotto, laquelle s’était répandue à travers le pays. Les mêmes Banda, ayant instauré la société secrète appelée ngakola ou sémali, procédaient sur chacune des tempes des initiés à des tatouages réprésentés par trois traits verticaux qui étaient des traits culturels spécifiquement soudanais. La pratique d’iniatition à Ngakola ou Sémali fut rapidement répandue dans l’Ouham et l’Ouham-Pendé par les initiateurs. C’est pourquoi, de nos jours, certains éléments des groupes ethniques originaires de ces deux préfectures (Gbéya, Souma, Tali et Karé) qui ont été initiés à cette société portent trois tatouages verticaux sur chaque tempe et des noms banda (Ngérémali, Kossi, Yakossi, Sarandji, etc.) alors qu’ils sont pas Banda. Par analogie, ce serait encore eux qui auraient assimilé les nouvelles techniques de la métallurgie du fer dans les régions du Barh-el-Gazal et les auraient diffusées vers l’intérieur du pays. Les Banda-Ngapou auxquels nous avions déjà fait allusion en seraient les principaux vulgarisateurs. Dans l’Est du pays, les populations disposaient à leur portée d’immenses potentialités minérales si bien qu’ils savaient fabriquer depuis des générations des objets en fer. Toutefois, les fondeurs-forgerons Ngbandi, ignorant les techniques raffinées de fabrication de nguinza (argent) et certains matériels, extrayaient des gisements alluvionnaires riches en fer qu’ils transportaient à l’aide de leurs longues et spacieuses pirogues jusque dans les autres villages situés le long de l’Ouéllé pour leur transformation en produits finis : des anneaux et des bracelets torsadés pour les jeunes gens riches, des anneaux ou des crochets en forme d’ancre devant servir à l’immobilisation de leurs pirogues au bord du marigot.
 
2°) Du Soudan central vers les confins tchado-centrafricains. Autour du lac Tchad précisement dans le delta du Chari, les Sao, ancêtres des pêcheurs Kotoko, à force d’être en contact permanent avec les magrébins (Touareg et Berbère) par le biais du commerce avant la désertification du Sahara, ont fini par posséder les techniques du travail de fer qu’ils allaient importer et vulgariser dans leur milieu. Ayant perfectionné leur savoir et savoir-faire, ils étaient devenus de bons forgerons. Fuyant à partir du 16ème siècle les incessants raids des bornouans qui voulaient les réduire en esclavage, ils se replièrent vers le sud et au cours de leurs migrations certains atteignirent la vallée du Chari puis celle de l’Aouk où ils s’implantèrent et donnèrent probablement naissance au groupe Sara ( Sara, déformation de n’sara en arabe, veut dire chrétien). Le nom historique d’une école primaire de Bangui située dans le septième arrondissement et baptisée « Ecole Sao » suscite en nous beaucoup d’interrogations et constitue un axe de recherche non négligeable : l’étude typonymique (science des noms de lieu) ou onomastique ( science des noms de personnes) nous apportera un jour un éclairage sur l’origine de ce nom Sao en Centrafrique. Comme ce fut le cas des Ndris originaires de Ndélé (Banda-Ndélé) ou des Baguiro (d’origine sara) au cours du 19ème siècle, les Sao, pendant leur fuite afin de se mettre à l’abri des razzias esclavagistes, seraient eux aussi arrêtés par la rivière oubangui. Ainsi ils se seraient installés sur la rive droite d’où ils auraient été soit assimilés aux Ndris soit « phagocytés » par d’autres tribus ; sinon ils auraient été décimés par des endémo-épidémies très répandues à cette époque.
 
3°) Des hauts plateaux de l’Adamawa ou de la Bénoué vers le Sud-ouest centrafricain. Au vu des premiers résultats des fouilles archéologiques obtenus dans les régions de Bouar qui se trouvent aux confins centrafricano-camerounais à environ 600 km du site de la figurine de Nok situé au nord du Nigéria en terre Yorouba, la métallurgie du fer était déjà connue à partir du 8ème siècle de notre ère. Des matériels en fer exhumés sur les sites de Nana-Modé et de Toala sont les preuves irréfutables de la connaissance du travail de fer dans les régions de l’ouest du pays à cette époque ( P.Vidal op.cit.). Toutefois, les locuteurs proto-bantu ayant peuplé l’Ouest du pays, grâce aux contacts étroits qu’ils avaient établis avec leurs voisins des plateaux de l’Adamawa ou de la Bénoué, auraient emprunté à ceux-ci la nouvelle technologie de fabrication d’objets en fer dont la diffusion à grande échelle sur l’espace centrafricain aurait été faite aussi à une date relativement récente ; ce qui correspondrait à la période des expéditions esclavagistes opérées par les hommes du négrier Othman Dan Fodio dans les villages Mboum et Gbaya, provoquant ainsi la diaspora de ces peuples à partir de 1820/1830 vers les régions actuelles de la Mambéré Kadéi et de la Sangha MBaéré.
Les résultats des travaux de recherche archéologique entrepris dans l’Ouest centrafricain par des étudiants centrafricains tels que E.Zangato, J.Moga, F.Yandia, etc. et ceci sous la houlette de P.Vidal, démontrent à suffisance l’omniprésence des dispositifs très anciens de réduction de minerai de fer notamment dans les régions fortement peuplées. Toutefois, en l’état actuel de nos connaissances historiques ou préhistoriques, les résultats de ces fouilles, encore insignifiants, ne permettent pas de déterminer avec exactitude la route de diffusion du fer en Centrafrique. L’opinion selon laquelle la métallurgie du fer aurait été importée en Centrafrique à partir du royaume de Méroé qui connaissait déjà pendant la période de sa prospérité à partir des derniers siècles, probablement entre les IIIème et Vème siècles avant Jésus-Christ, nous paraît invraisemblable. Car, aucune trace ne nous permet de partager cette logique. Si ce royaume était le foyer de la métallurgie du fer et le pôle de la diffusion des techniques métallurgiques vers la Centrafrique à une époque donnée, il y aurait eu non seulement le long de la vallée de l’Aouk et de celle du Mbomou qui ont déjà fait l’objet des fouilles-sondages, les traces attestant l’introduction du travail de fer dans ces bassins, mais il y aurait eu également parmi les objets hétéroclites découverts, la présence de produits exotiques (cauris, collier, cotonnade et perle) marquant les traits culturels méroïtiques.
Or, la collecte des artéfacts de surface assez répandus dans ces régions situées aux confins tchado-centrafricains et soudano-centrafricains remonteraient à une date relativement récente, probablement de la fin du 18 ème et au début du 19ème siècles. Ni le soudan central dont les peuples étaient en contact permanent avec les Berbères et les Touaregs grâce aux courants d’échanges commerciaux, ni la Bénoué ni les plateaux d’Adamawa n’ont été les points de départ de la diffusion du fer vers l’espace centrafricain. Car les minerais de fer y abondent ; les fours destinés à leur fonderie sont attestés un peu partout ; des objets en fer exhumés et collectés à l’issue des fouilles dans les tombeaux, prouvent bien que les premiers hommes qui peuplaient l’espace centrafricain connaissaient la métallurgie. D’après P.Vidal qui s’est consacré pendant des années aux fouilles archéologiques, la fabrication du couteau de jet était la spécificité des artisans centrafricains.
Aujourd’hui les bracelets en fer torsadés, les anneaux n’ont aucune valeur marchande à nos yeux. Or à l’époque, ils étaient une marque évidente de fortune, de prospérité et de notabilité, un signe distinctif : seuls les princes et les princesses les portaient. Dans le Mbomou, les barres de fer (nguinza), monnaie de référence chez les Ngandi, servaient largement depuis des générations dans la dot. Dans l’Ouham, selon les témoignages d’un octogénaire appelé Alphonse Saragba (1917-2002), du clan Kolo résidant au village Sido dans la sous-préfecture du Markounda et père de l’historien, interrogé peu de temps avant sa mort, ces barres de fer occupaient depuis fort longtemps une place prépondérante chez les Souma car, elles permettaient de doter une jeune fille. Comme elles avaient une valeur monétaire importante dans le versement de la dot, elles étaient jalousement conservées. En cas de divorce pour causes de paresse, de non respect et d’égoïsme envers les parents de son époux, de stérilité congénitale, les parents de la femme congédiée étaient obligés de les restituer entièrement. Si celle-ci avait donné à son mari des enfants parmi lesquels il y avait un ou deux garçons, les parents de l’homme accordaient une certaine largesse aux beaux-parents au moment du remboursement de la dot. Ainsi donc, il se faisait au prorata ; mais surtout au prorata des garçons qui devaient plus tard assurer la pérennité de la cellule familiale. Selon l’informateur, ces morceaux de barres de fer métalliques dont les dimensions variaient entre 15 à 20 centimètres de long et 1à 2 centimètres de large, étaient épargnés sous terre au pied de l’arbre fétiche ou d’un gros arbre chargé d’années ; lequel était souvent vénéré par tous les villageois. Les cultivateurs Souma les déterrent de temps en temps au cours des opérations culturales notamment le labour. D’après les résultats des travaux résultant des fouilles-sondages effectués en 2000-2001 par l’étudiant Eloi Bendoual placé sous la direction du CURDHACA et de son encadreur J.Moga, certaines barres de fer exhumées de terre dans le village Sido comme partout ailleurs dans la région de Markounda, étaient associées à des tessons de céramique : par exemple, une pipe en terre cuite découverte à une certaine profondeur avait des cannelures régulières et des motifs décoratifs attestant l’ingéniosité des artisans.
Tous ces vestiges (scories de fer, restes de fonderie et débris de charbon de bois) découverts dans les environs de Sido situé à 27 km de Boguila et 52 km de Markounda par cet étudiant en archéologie qui malheureusement est décédé à fleur de l’âge alors qu’il a promis y approfondir ses recherches, sont les indices irréfutables de l’existence du travail de fer dans cette localité avant le grand bouleversement engendré par les vagues successives de migrations des populations dont la période se situerait seulement au début du 19ème siècle. En l’état actuel des vestiges archéologiques collectés par-ci, par là et qui sont d’ailleurs des indicateurs fort intéressants, il est indéniable que la métallurgie de fer ait été connue depuis des temps immémoriaux et qu’elle n’ait subi aucune influence en Centrafrique. Faute de datations dans les laboratoires spécialisés, leurs repères chronologiques soulèvent une problématique qui est encore loin d’être résolue. C’est pourquoi, nous ne pouvons qu’émettre l’hypothèse selon laquelle la métallurgie du fer serait une activité fort ancienne en Centrafrique.
Par contre, il ne serait pas indécent de dire que la nouvelle technique de la métallurgie du fer liée aux courants d’échanges commerciaux et aux différentes migrations des fugitifs, aurait été importée sur le territoire centrafricain. En effet, la mise en évidence des objets en fer ( morceaux de tuyère, sagaie, couteau), des bas-fourneaux, des scories, du charbon de bois, etc. suite à des fouilles-sondages archéologiques atteste que les locuteurs de parler bantu qui seraient probablement des Adamawa-oubanguiens connaissaient depuis des générations le travail de fer. Cette connaissance très ancienne de la métallurgie de fer, d’après les résultats des travaux de certains étudiants en archéologie placés sous la houlette de leurs enseignants-chercheurs, remonte au 5ème siècle B.C. en ce qui concerne les régions de Ndélé situées dans le Nord centrafricain et au 8ème siècle A.C. dans les régions de Bouar et Bozoum. Pendant des siècles, l’espace centrafricain n’a jamais été influencé par les techniques de réduction de minerai de fer et de fabrication des matériels métalliques. Toutefois, suite aux différents mouvements migratoires et contacts liés au commerce suivant les itinéraires Soudan nilotique- Nord-Est centrafricain, Soudan central-Nord centrafricain et Bénoué-Adamawa vers l’ouest du pays que les forgerons-fondeurs locaux allaient acquérir à partir du 19ème siècle auprès des immigrants, de nouvelles technologies que ceux-ci auraient importées. On estime que c’est depuis plus d’un demi-siècle que le travail du fer fort longtemps exercé presque sur toute l’étendue du territoire notamment dans les zones à forte densité de population où les cuirasses latéritiques sont abondantes et partout répandues, a complètement disparu. Donc, la métallurgie du fer ne relève désormais que du passé. C’est à peine que les générations actuelles comprennent le mécanisme de la transformation du minerai de fer en fonte puis en produits finis. Lorsqu’on leur parle de ces artisans centrafricains qui fabriquaient à l’époque précoloniale des outillages agricoles et des armements traditionnels dont les lames ou les pointes étaient en fer, cela relève de l’utopie. C’est à peine qu’elles comprennent car c’est de manière évasive qu’elles suivent les explications théoriques de leurs interlocuteurs. Pendant la seconde guerre mondiale (1939-1945), afin de minimiser le coût des importations de ces matériels agricoles dont le circuit se compliquait de plus en plus, le monopole de leur fabrication sur place et de leur livraison était confié aux forgerons Banda-Ngapou (B.Simiti). Mais ceux-ci trouvaient que la production massive de ces matériels et outillages que l’administration coloniale leur demandait dépassait largement leur capacité de travail et exigeait d’eux des efforts surhumains. Car, il fallait construire des bas-fourneaux, explorer les gisements de minerai de fer dans les lits des cours d’eau, les extraire, aller couper des bois de chauffe appropriés en vue d’obtenir du charbon pour la réduction du minerai en fonte qui, travaillée davantage, donnait du fer. En outre, il fallait actionner continuellement les soufflets pour avoir des braises incandescentes devant rougir le fer puis procéder au martèlement du morceau de fer sur l’enclume pour lui donner une forme définitive. Les différentes étapes de ces durs travaux n’incitaient pas les Banda-Ngapou à honorer les commandes exigées si bien qu’il eut défection de leur part. Dans les années 1950, les forgerons arabes tchadiens se rendirent compte que le marché était fructueux ; ils migrèrent vers la capitale du pays (Bangui) et s’y installèrent définitivement, supplantant ainsi les Banda-Ngapou dans la production massive des outillages et matériels en fer. Toutefois, ceux-ci ignorent le mécanisme de la réduction du minerai de fer. Car ils ont toujours travaillé, depuis des générations, sur des morceaux de fer de récupération. En effet, c’est au vu et au su de tout le monde que les forgerons d’origine tchadienne travaillent dans leur forge du km5. Ainsi donc, pour ces générations actuelles, le travail du fer est exclusivement réservé aux forgerons arabes. Comment pourrait-on expliquer le déclin de la métallurgie de fer en Centrafrique ? Ce déclin s’expliquerait tout d’abord par la gratuité des matériels agricoles aux paysans pendant la période coloniale, laquelle gratuité allait progressivement mettre fin aux heureuses initiatives et aux efforts jusque là consentis par les forgerons centrafricains.A noter que les sociétés cotonnières françaises (Cotonaf, Cotonfran, etc.) installées à partir de 1925-1926 en Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique) dans les zones de savane très favorables à la culture obligatoire du coton décidèrent, afin d’accroître les superficies des champs à cultiver pour une amélioration de production à l’hectare, de distribuer gratuitement sous la forme de prime aux paysans, des matériels agricoles (houe, hache, matchette ou coupe-coupe) qu’elles importaient tous les ans en quantité industrielle au début de la saison de pluie, d’autres pays africains. En réalité, cette gratuité allait sonner en quelque sorte définitivement le glas du travail de fer vers la fin des années 1950. Ensuite, l’abandon de la métallurgie du fer viendrait du fait qu’elle était considérée comme un travail dur, pénible, accablant, sale et peu rémunérateur pour la jeunesse.
Tout le mécanisme de la métallurgie traditionnelle mérite un jour d’être reconstitué et valorisé d’une part, pour la curiosité scientifique et technique des générations présentes et futures et d’autre part, pour l’histoire des civilisations matérielles du continent africain en général et de la Centrafrique en particulier.
 

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SARAGBA Maurice ,
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