Le système des instruments dans l’ancien royaume Bandia du Haut-Oubangui
Anthropologue, Maître assistant à l’université de Bangui
Un système codifié d'instruments de musique et d'usage sociopolitique de la musique existait dans le royaume Bandia précolonial. Cet article en expose les normes et les valeurs plaçant la figure du harpiste poète au centre d'une réflexion sur le rapport entre la musique et la politique


Je présenterai ici l’un des derniers ouvrages du professeur Eric de Dampierre, « Harpes Zande » qu’il a écrit peu de temps avant de mourir et qu’il a publié en 1992. Eric de Dampierre était le directeur de la thèse que j’ai soutenue le 9 mars 1995. Pourquoi avoir choisi cet ouvrage parmi tant d’autres du même auteur ? En réponse à cette question, je dirai que je suis moi-même harpiste à mes heures bien que je ne crée pas, ou presque, de chants nouveaux. Je me contente de réminiscences zande et mon répertoire ne dépasse même pas vingt pièces musicales qu’il avait toute enregistrées au magnétophone sur des bandes qui sont conservées à la Mission Sociologique du Haut-Oubangui (MSHO).
Je ne sois pas un harpiste doué, tenant la harpe à l’horizontale, et Eric de Dampierre se moquait beaucoup de moi par ce que je tiens la harpe ainsi au lieu de la tenir verticalement à la manière des anciens, ce que je connaissais parfaitement. 
(Boniface Ngabondo joue quelques mesures de harpe en expliquant les manières de tenir l’instrument)
Tenant la harpe à l’horizontale et non à la verticale comme les anciens, nous partagions la même passion pour la harpe. C’est pourquoi le titre « Harpes Zande » du livre est dédié aux jeunes harpistes nzakara et zande qui « dans leur charmante inconséquence tiennent aujourd’hui leurs harpes comme Alice jadis son flamant rose ». L’ouvrage « Harpes Zande » comporte 33 chapitres. Le chapitre premier traite de « l’art du luthier », le deuxième chapitre est « l’inventaire critique de quelques harpes du XIXe siècle » et le troisième de « La lutherie Zande et la lutherie Mangbetu ». Pourquoi mettre l’accent sur le chapitre premier et surtout sur le sous-chapitre n°1 intitulé « le système des instruments » ? La raison est simple. Les autres chapitres traitent des aspects techniques, descriptifs, esthétiques ou encore historiques qui ne relèvent pas nécessairement de l’anthropologie. Le chapitre 1, sous-chapitre 1 traite non seulement des objets matériels, les instruments de musique ou non, mais aussi leur place dans le contexte culturel et sociopolitique. Dans cet ouvrage, l’auteur a pu conceptualiser sous le terme de « système des instruments » pour le bénéfice des générations futures des réalités que les anciens savaient implicitement. Qu’est-ce que le système ? Le musicien sait quel instrument se joue à telle occasion. Dampierre n’a pas inventé, il a seulement conceptualisé ce qui existe alors que les gens ne savaient même pas que c’était un système. Qu’en est-il du système des instruments dans l’ancien royaume Bandia duHaut-Oubangui ? Nous allons maintenant aborder la nature du système des instrument dans l’ancien royaume Bandia du Haut-Oubangui.
Sachant que dans la société Zande Nzakara, tous les instruments ne sont pas destinés à faire de la musique, Eric de Dampierre a évité de parler d’instruments de musique mais d’instruments tout court. De ce fait, il a établi une classification socio-organologique des instruments permettant de comprendre les rôles dévolu à chacun d’eux dans la société en question. On a d’une part « les instruments de la vie naturelle » et d’autre part « les instruments de la vie civile ». Ce système s’établit par rapport au contexte sociopolitique. Les trois types principaux d’instruments de musique sont : 1°) le tambour à deux peaux que les zande appellent gazà, les cloches jumelles à-kpolo, les grelots à-winga en nzakara, à-nzoro en langue zande, le petit tambour à fente gugu, la houe musicale gità ; 2°) le grand tambour à fente gugu, que vous pourrez voir ici. 3°) la harpe kundi ou ndala en nzakara. On peut aussi dire nzanginza ou sàgirù en langue zande. sàgirù veut dire « celui qui tourne le dos », ça veut dire que cet instrument on le jouait comme ça. On l’appelle sàgirù, cet instrument « veut tourner le dos ». Maintenant, nous en jouons à l’horizontale alors que l’ancienne position était verticale.
La fonction de chacun de ces instrument est la suivante : le tambour à deux peaux, le petit tambour à fente, les grelots et les houes musicales sont des « instruments de la vie naturelle » ceux ils rythment la vie, de la naissance jusqu’à la mort. On voit tout de suite que ce sont des instruments de la danse. On retrouve au moins un de ces instruments dans une formation instrumentale à des fins profanes, à savoir les musique de divertissement, ou sacrées, à savoir les musiques de divertissement ou les musiques funèbres, les musiques liées à la divination, les festivités en l’honneur des esprits des morts, les musiques en l’honneur des jumeaux. Aussi, la danse est-elle un élément d’activité sociale importante à savoir la modulation de la vie.
Les instruments de la vie naturelle s’opposent à ceux de la vie civile. Ces derniers sont au nombre de quatre : le grand tambour à fente et les cloches jumelles sont les instruments de la parole du royaume. Le premier est frappé par les hommes, les secondes sont frappées par les femmes. Le tambour étant l’insigne de pouvoir du chef c’est donc par délégation ou par ordre exprès de ce dernier qu’un membre de son entourage est habilité à transmettre un message important. Ce message peut être un appel au rassemblement, l’annonce d’un décès, la transmission des ordres etc. Le concours de ces attributs fait du tambour à fente l’instrument qui exprime l’aspect public du pouvoir royal.
En revanche, les cloches jumelles expriment le coté interne du pouvoir c'est-à-dire le fonctionnement. Leur langage n’a pas le même caractère public. D’abord ces cloches sont l’apanage des lignages et des grands commandements et leur présence sonore est le signe que les affaires du royaume sont en ordre. Quand les femmes jouent et que vous écoutez cela, c’est qu’il n’y a pas de guerre aujourd’hui. Le royaume est en ordre maintenant. Les cloches doubles jouées par les femmes ne servent pas à donner un message. Tout va bien quand vous écoutez ces cloches ! Elles sont sonnées par un orchestre de femmes quand on peut en rassembler plusieurs comme c’est le cas à la cour royale. Dans d’autre cas, elles sont sonnées par une seule femme dans c’est un chef de quartier ou de village. Elle dit que dans le village tout va bien. A la cour royale seule on rassemble un nombre important de femmes pour sonner beaucoup de cloches doubles ne même temps. Une remarque à propos des instruments de la parole du royaume s’impose : si le grand tambour à fente demeure aujourd’hui l’instrument de la parole du chef de village, observant ainsi plus ou moins ses attributs, les cloches jumelles font partie des instruments qui disparaissent avec leur raison d’être notamment un système politique centralisé. Alors que n’importe quel chef de village pouvait disposer d’un tambour à fente, les cloches jumelles sonnaient exclusivement à la cour royale.
Face aux instruments de la parole du royaume, la harpe leur porte la critique permanente et le xylophone, qu’il soit portatif ou sur tronc de bananier, autorise tous les déchainements. La harpe en principe n’est pas faite pour que l’on danse sur sa musique. On écoute le chant composé par le harpiste. Ce sont ces gens-là qu’on craignait beaucoup ! Tu voles, il va chanter. Tu triches, il chante. Donc tout le monde va écouter. Il est là pour critiquer le pouvoir du chef. Dans son chant, il critique mais il ne faut pas que le chef soit au courant de ces histoires. Il critique tout. Il ne fait que chanter, il s’en fiche, si le chef est au courant, il ne le tuera même pas ! On ne tue pas ces gens-là ! Il critique tout que tu le veuille ou pas. Qu’il soit portatif ou sur tronc de bananier, le xylophone est joué par des hommes alors que les femmes jouent souvent de la harpe. On n’a jamais vu de femme jouer du xylophone.
Pourquoi la harpe fait-elle l’écho des évènements de la vie de tous les jours et critique-t-elle la parole du royaume ? Pourquoi critique-t-elle la parole du chef ? Selon l’auteur, la réponse se trouverait dans la motivation du harpiste « si son cœur se passionne pour cela » (citation d’Eric de Dampierre).  On ne peut pas forcer une personne à faire de la musique si elle n’a pas cette passion. Je vais faire quelques commentaires. Qu’est-ce qui pourrait passionner le harpiste si ce ne sont les évènements sociaux ou les phénomènes qui dépassent l’entendement à propos desquels il voudrait se prononcer, la harpe n’étant qu’un moyen d’extérioriser ses pensées. La harpe elle-même ne joue pas. La personne extériorise ses pensées à travers l’instrument.
Le chant de la harpe est parole. En bonne règle, la harpe accompagne le chant. C’est pour cela que « on ne joue pas pour rien ». On joue la harpe pour exprimer quelque chose, on ne joue pas pour rien. La musique sert à exprimer une pensée. On joue la harpe pour chanter.
 
Mô ta kunzi bi talo ngâ ngâ ngâ
Tu joues harpe voies toi clair
 
Mô ta kunzi bi talo ngâ ngâ ngâ kula dè na hînda
Tu joues harpe voies toi clair, une autre femme c’est quoi ?  
Il faut accorder clairement la harpe pour bien dire le message[1]
« Joues et chantes clairement, qu’on écoute ! ». C’est ça l’accord de la harpe [2]. « On écoute le message que tu as à nous dire ! ». « On ne chante pas pour rien ».
 
Par rapport au chef que le harpiste critique, on notera que le chef est dans un statut inconfortable. On conquiert le pouvoir ou on l’assume bon gré mal gré. Vous devez assumer le rôle de votre père bien que vous ne l’ayiez pas choisi. Votre père est mort et vous assurez la gouvernance du pays malgré vous. Etre chef n’est pas confortable. Ce n’est pas toujours passionnant. Pour utile qu’elle soit, la parole du chef n’est pas toujours agréable. Il peut arriver qu’on le critique. Qu’il le veuille ou pas, ou va le critiquer. Ainsi donc c’est la harpe qui porte la critique aux instruments de la parole du royaume et le xylophone permet une participation collective. Quelles que soient les critiques, les échos des évènements de la vie quotidienne, les paroles du harpiste sont de deux natures. La critique est explicite ou elliptique. Ainsi je peux critiquer, je peux même vous injurier sans que vous le sachiez. Il faut d’abord comprendre ce que je suis en train de dire en chantant mais il faut être initié pour comprendre. Les auditeurs doivent savoir entendre car « on ne chante pas en vain ». On chante pour exprimer quelque chose. Que ce soit explicite ou elliptique, il y a un message qui est là. Si vous écoutez, c’est à vous de comprendre ce que le chanteur dit.
 
 

Notes
[1] Traduction de Gilber Migakini-Laï
[2] Texte en nzakara à transcrire. Ngabondo répète plusieurs fois.

Citer l'Article  :
NGABONDO Boniface ,
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