​Couteau de jet d'apparat stylisé- ethnie Banziri
Patrimoine esthétique centrafricain
Bruno Martinelli
anthropologue, professeur des universités
Université d'Aix-Marseille
Présentation du projet d'étude sur requête nationale du gouvernement centrafricain à l'UNESCO. En 2007 quel est le bilan d'état de l'art traditionnel centrafricain? Que reste-t-il d'objets et de savoir-faire traditionnels au titre du patrimoine immatériel? Qu'est-ce qui est conservé dans les musées en Europe et en Centrafrique? Comment le patrimoine peut-il être dynamisé?


Le « patrimoine esthétique et artistique centrafricain » doit être constitué en domaine reconnu et institué du patrimoine en raison de son importance stratégique et afin de remédier à une insuffisance de connaissances, de données et d’objets. L’équipe en charge de cette étude est partie du constat que dans plusieurs domaines importants d’expressions et d’identités esthétiques, le patrimoine centrafricain est actuellement méconnu et ne peut, par conséquent, être justement valorisé. Un état des lieux est donc apparu comme le préalable indispensable à toute réflexion sur la patrimonialisation. La recherche sur le patrimoine esthétique et artistique centrafricain s’inscrit dans un programme de recherche financé par l’UNESCO sur requête nationale centrafricaine. Elle concerne plusieurs ensembles de productions esthétiques et artistiques créées au sein de communautés ethnoculturelles qui assurent leur transmission de générations en générations, constituant ainsi, pour elles-mêmes et pour l’intérêt public national, l'un des éléments fondamentaux du patrimoine culturel.

Cette étude se situe dans le contexte du programme stratégique d’identification, de documentation et d’évaluation des ressources culturelles traditionnelles initié par le Forum culturel centrafricain intitulé « Programme d’action culturelle pour le développement économique et social de la République centrafricaine – Mise en œuvre des actes du Forum culturel centrafricain »[1]. Elle vise à prendre la mesure du potentiel d’identité et de développement  des ressources esthétiques dans le cadre d’un questionnement directeur sur le patrimoine en tant que réalité d’appropriation cognitive et pratique par les populations centrafricaines. En outre, comme l’indique ce programme, le patrimoine « des traditions » est « un facteur efficace d’intégration et de dialogue, entre les communautés, entre les générations, entre des intérêts qui sans sa capacité de liaison et de reconnaissance mutuelle, se considèreraient comme divergents »[2].

Cette étude a été réalisée sous la direction de Bruno Martinelli, professeur des université, responsable de programmes de recherche à l’université de Bangui, Blandine Tanga, assistante en anthropologie à l’université de Bangui pour la partie consacrée à la cuisine et Lambert Bonezoui, directeur général du patrimoine au ministère centrafricain de la culture, pour la partie consacrée à la danse.

Les recherches de terrain se sont déroulées du 1er août au 31 octobre 2007 dans la capitale Bangui et sa région administrative, l’Ombella Poko, ainsi que dans les principales villes et régions du pays : Bambari (préfecture de la Ouaka), Berbérati (préfecture de la Mambéré Kadeï), Bangassou (préfecture de Mbomou), Bouar (préfecture de la Nana Mambéré), Mbaïki et Mongoumba (préfecture de la Lobaye). Des enquêtes documentaires ont été menées sur les sources d’archives disponibles en République centrafricaine afin de trouver des informations sur des faits plus ou moins anciens, pouvant avoir disparus au cours du XXème siècle. En ce qui concerne les objets, des investigations systématiques ont été menées sur les collections muséographiques d’Europe et d’Amérique du Nord. Enfin, des recherches ont été faites sur les sites internet de grandes galeries et de vente en ligne d’objets d’art traditionnel africain afin d’identifier des objets centrafricains dispersés par le commerce international.

L’organisation des recherches qui a été mise en place tient compte de plusieurs exigences. La première de ces exigences est celle de l’enquête directe sur le terrain centrafricain en raison de la carence, de la faiblesse des données disponibles et de l’exigence d’appréhender le degré de connaissance et de reconnaissance des objets et des faits artistiques par la population centrafricaine contemporaine. Pour y parvenir, plusieurs équipes ont été mises en place mobilisant, sous la direction des chercheurs responsables d’opérations, des étudiants en master d’anthropologie de l’université de Bangui, des personnels du ministère centrafricain de la culture et des enquêteurs formés à l’anthropologie de l’art et des objets. La seconde exigence était la recherche et la saisie de documentations en Centrafrique et en Europe, partant du principe que toute recherche se définit par rapport à un bilan critique de travaux antérieurs. Ces diverses investigations collectives ont permis de rassembler les données nécessaires à ce bilan. Les problèmes d’ordre général ou particulier qui ont été rencontrés lors de l’élaboration de cette étude tiennent à l’ajustement du programme à un calendrier contraignant. Les objectifs qui lui étaient fixés méritent néanmoins que l’on récapitule rapidement les difficultés qu’elle recelait et les précautions qui nous sont apparues nécessaires pour la mener à bien :

·      Le fait de croiser un regard porté sur la culture esthétique et artistique centrafricaine avec la problématique du patrimoine représente une démarche nouvelle. Il n’existait pas de modèle établi et les références aux études européennes s’avéraient inadéquates. Sur le patrimoine esthétique et artistique centrafricain des objets d’art, des danses et des préparations culinaires, il n’existait, pour la conception de cette étude, d’analyses préalables sur lesquelles appuyer la réflexion. Aucune publication n’a jusqu’ici été faite sur le sujet et l’on doit s’en étonner. L’étude a donc dû être menée de bout en bout de manière originale à partir de données de terrain en inventant la méthode la plus adéquate aux objectifs. La matière est complexe et nous avons dû sélectionner un ensemble ciblé de questions dans une perspective de documentation aussi exhaustive que possible. Les enquêtes de terrain comportant des variables aléatoires et les rares sources documentaires étant de valeur extrêmement inégale, il en résulte des inégalités que nous ne masquerons pas dans l’exposé des résultats. 

·      La première partie consacrée au patrimoine conduit à traiter de  représentations et de comportements qui touchent au plus intime de valeurs essentielles de la société. Nombre des thèmes abordés soulèvent des questions dont on ne perçoit pas immédiatement la dimension patrimoniale. Le patrimoine esthétique que prend en compte ce programme se présente de façons variées : objets touchant aux expressions visuelles de la forme et de la couleur, cuisines touchant aux expressions gustatives, danses touchant aux expressions gestuelles et rythmiques. Plus ou moins calqués sur les ensembles de civilisations dans lesquels ils sont produits, compris et appréciés, ces univers esthétiques centrafricains sont des totalités complexes, des expressions culturelles globales, aucunement statiques mais au contraire inscrites dans des évolutions. Comme le veut la tradition dominante en Afrique, celle de l’oralité, il s’agit d’expressions combinées en vue de parvenir à une certaine maîtrise du milieu, celui-ci comprenant à la fois l'homme, la nature et la société.

·      Le patrimoine esthétique et artistique ne relève pas d’une problématique localiste ou nationaliste. L’équipe responsable de cette étude tient à insister fortement sur ce point. La compréhension du patrimoine passe par une réflexion sur l’interculturalité et sur les relations avec les patrimoines « des autres » (ensembles  ethnoculturels, peuples et nations). Avec des supports tels que les objets d’art, les danses et les cuisines, le patrimoine est tendu vers des objectifs de présentation de soi, de partage et d’ouverture vers l’extérieur. Nous verrons ainsi, en conclusion, que le patrimoine esthétique et artistique réunit toutes les caractéristiques de l’objet-frontière au sens que Susan Leigh Star et James Griesemer (1989) ont donné à ce concept. En effet, le patrimoine est, par définition, un champ de recherche et d’action qui rassemble et confronte sans crainte de la contradiction et de la critique plusieurs visions de la culture, de l’histoire, de l’espace, des traditions, ainsi que des objets qui en sont les témoins. Il met en présence l’ensemble et la diversité des acteurs de la société pour les conduire à expliciter leurs visions du monde en articulant leurs projets et leurs représentations par rapport à l’intérieur comme à l’extérieur. Ceci génère nécessairement des antagonismes conceptuels et perceptuels qui traduisent des analyses et des compréhensions différentes de ce qui méritent de retenir l’attention du public, seul critère pertinent du patrimoine. Cette dimension polémique instaure le patrimoine comme tel. Elle constitue ses usages sociaux et marque son entrée en scène dans « l’espace public ». Le patrimoine vise à considérer les objets et les productions de l’art comme des condensations d’identités fondées sur les intentionnalités et les projets de personnes ou de groupes différents.

·      La culture centrafricaine est une réalité en profonde évolution. Avant l’Indépendance, l’espace centrafricain était occupé par de nombreuses sociétés et cultures. C’est une culture en devenir à travers un destin national commun.  Il fallait apprécier dans les faits culturels abordés la part du général et du particulier, le poids de l’histoire et des changements en cours, le sens de la mémoire dans la réflexion sur les identités locales comme sur l’identité nationale. Le propre de l’approche culturelle des faits de patrimoine consiste à ne pas opposer le bon et le mauvais, ce qui semble archaïque et ce qui est moderne, parce que la culture se présente comme un ensemble, une totalité. De fait, le même trait culturel peut dans un contexte apparaître un frein au développement et y contribuer dans un autre contexte. Nous avons donc tenté de concilier ces impératifs en évitant tout jugement de valeur. Il n’y allait pas seulement de l’objectivité nécessaire, mais des contraintes épistémologiques et méthodologiques de cette étude.



[1] « Programme d’action culturelle pour le développement économique et social de la République centrafricaine – Mise en œuvre des actes du Forum culturel centrafricain », PACDES/RCA, Bangui, Janvier 2007

[2]  Programme d’action culturelle pour le développement.. », 2007, p. 2​

 
 

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